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ERNESTO CHE GUEVARA
Rêver, lutter et conquérir :
« soyons réalistes,exigeons l’impossible »
ESPACE CHE GUEVARA
Liste de Textes sur
CHE Guevara :
Che Guevara par Janette Habel
Che Guevara :
De l'éthique dans le combat politique

Aujourd'hui il aurait soixante-neuf ans. Dans un ordre
mondial qu'il n'avait jamais imaginé, dans un continent
ravagé par le néo-libéralisme, dans une île soumise aux
contraintes de la dollarisation. Comment penser ou repenser
le Che ?
Par Janette Habel
Brouillée par un monde chaotique, l'image du Che oscille
entre les contresens et le persiflage. Mythe vide de sens ou
utopiste totalitaire et suicidaire. Guérillero héroïque mais
mauvais militaire pour les uns, piètre organisateur pour
certains, ou pour d'autres encore, puritain masochiste et
impitoyable maniant l'abus de pouvoir, dont
l'irresponsabilité et l'inflexibilité politique auraient en
l'absence du génie pragmatique de Fidel Castro - conduit à
l'échec la révolution cubaine à l'instar du Congo et de la
Bolivie.
Comment retrouver en cette fin de siècle le sens d'un combat
mené dans les années 1960, cette décennie révolutionnaire.
On connaît mieux aujourd'hui la fin de la vie du Che mais
ses écrits - nombreux - sont conservés à Cuba et restent
toujours inconnus. Son itinéraire idéologique reste encore à
découvrir.
La brièveté de sa vie politique (treize ans entre la
victoire de la CIA contre Arbenz au Guatemala et sa mort en
Bolivie, huit ans à Cuba dont six après la victoire) et
l'accélération brutale de l'histoire dont il était partie
prenante rendent plus complexes l'interprétation de certains
de ses textes. La pensée du Che était en constante
évolution.
Bien qu'il se soit défendu d'être un théoricien et qu'il
n'ait jamais appartenu à un parti politique avant son
engagement à Cuba, tous les témoignages concordent : dans la
Sierra Maestra, comme lors de la prise du pouvoir, il fut
l'un des principaux inspirateurs - voire même le principal -
du cours radical suivi par la révolution. Mais sa conscience
politique allait profondément évoluer en quelques années.
Entre l'évocation positive des pays du "rideau de fer " dans
la Sierra Maestra (dans une lettre au responsable du
Mouvement du 26 Juillet René Ramos Latour, lettre qu'il
qualifiera "d'idiote " plus tard) et la critique impitoyable
de l'URSS et des pays d'Europe centrale des années
1964-1965, six ans à peine se sont écoulés.
En Octobre 1960 il voyage à Moscou. L'île est étranglée par
l'embargo américain sur les marchandises décrété le 13
Octobre. Il obtient du bloc soviétique des crédits, l'achat
d'une grande partie du sucre cubain contre du pétrole (la
Chine achètera le reste). Présent lors de l'anniversaire de
la révolution d'octobre il est ovationné par la
foule.Certain qu'une agression américaine est imminente
(l'invasion de la Baie des Cochons aura lieu 4 mois plus
tard) il revient convaincu que « l'URSS et tous les pays
socialistes sont disposés à entrer en guerre pour défendre
notre souveraineté « (1).
En Octobre 1962 la crise des fusées apportera un démenti
cinglant à ses illusions. Et le guérillero devenu ministre
fera l'expérience des pratiques commerciales soviétiques, de
la diplomatie de grande puissance de Moscou lors de la crise
des fusées. Il découvre la triste réalité du socialisme
autoritaire bureaucratique et les privilèges des détenteurs
du pouvoir. Dans les conférences du Ministère de l'industrie
il dénoncera ce que l'on n'appelle pas encore le socialisme
réellement existant.
Sa réflexion conforte alors un humanisme forgé lors de son
périple en Amérique latine. Argentin, il connaît les
pratiques clientélistes et populistes du péronisme. Il
découvrira plus tard les privilèges des "directeurs" et des
responsables du Parti. "L'homme nouveau" qu'il veut
promouvoir et dont on fait une caricature totalitaire, le
comportement exemplaire qu'il s'impose en tant que
dirigeant, le travail volontaire qu'il impulse sont à
l'opposé des pratiques staliniennes. Il est inspiré par une
conception éthique du pouvoir qui s'avère être aussi une
nécessité politique. Lorsqu'il annonce aux ouvriers du sucre
en 1961 que les pénuries vont s'aggraver (la viande et le
lait sont désormais rationnés) il prend un engagement qui
soulève l'enthousiasme des participants : "Dans la nouvelle
étape de la lutte révolutionnaire personne ne recevra plus
que d'autres, il n'y aura ni fonctionnaires privilégiés ni
latifundistes. Les seuls privilégiés à Cuba seront les
enfants ".
La population souffre déjà de multiples privations ; la
résistance à l'invasion américaine suppose une immense
mobilisation populaire impossible sans une adhésion au
projet révolutionnaire ; la victoire de Playa Giron,
première défaite impériale en Amérique latine ne s'explique
pas autrement.
Loin de la corruption et du népotisme propre aux caudillos
latino-américains, le Che impose l'image d'un dirigeant
austère, exigeant avec lui-même comme avec les autres. Les
anecdotes sont inépuisables : il supprime les suppléments
dont sa famille bénéficie en matière de nourriture, il
explique publiquement pourquoi malade, il occupe
provisoirement une demeure au bord de la mer que son salaire
ne lui permet pas de payer. Le Che a très vite eu conscience
de la nécessité de lutter contre les privilèges ; le projet
révolutionnaire devait selon lui faire naître un dirigeant
exempt de toute corruption, mettant en accord ses paroles et
ses actes. Son austérité personnelle était légendaire.
Il mènera un combat incessant contre la bureaucratisation de
la nouvelle administration en tentant d'imposer un mode
d'exercice du pouvoir radicalement nouveau. Il échouera et
"l'argentin" comme le désigneront avec mépris certains
fonctionnaires se fera beaucoup d'ennemis.
On a parfois donné de son intransigeance une interprétation
psychanalytique. C'est ne pas comprendre pourquoi à Cuba, le
nouveau pouvoir doit incarner une rupture radicale avec la
corruption de l'ancien régime. Car la "nature" revient vite
au galop : témoin ces guérilleros du 26 juillet qui après la
victoire stratégique de Santa Clara, alors que Batista est
vaincu, s'emparent des Cadillac des policiers de la
dictature pour rejoindre La Havane. Ils sont immédiatement
sanctionnés par le Che. On dit aujourd'hui que ces
sanctions, voire ces punitions sévères, relèveraient d'un
stalinisme spécifique, le goulag tropical. Ainsi, tout est
mélangé : la discipline imposée dans une guérilla en lutte
contre une dictature appuyée par Washington, les exécutions
des tortionnaires de Batista à la caserne de la Cabana après
la prise du pouvoir prémisses supposées de l'évolution
répressive du régime. On oublie le Che soignant les
prisonniers blessés et les relâchant ensuite et sa
générosité austère mais sans limites.
Une réflexion inachevée
La relecture des derniers textes du Che dans le grand débat
économique public qui l'opposa aux partisans des réformes
économiques soviétiques des années 1960 - première version
de la perestroïka -, son essai sur "Le socialisme et l'homme
à Cuba" et ses derniers discours, en particulier celui
prononcé à Alger en 1965 mettent en évidence une vision
critique et prémonitoire des problèmes de la société de
transition en URSS. Dans un livre commencé peu de temps
avant sa mort et qui resta inachevé il écrivait : "Beaucoup
de soubresauts guettent l'humanité avant sa libération
définitive mais - nous en sommes convaincus - celle ci ne
pourra se produire sans un changement radical de stratégie
des principales puissances socialistes. Ce changement
sera-t-il le produit de la pression inévitable de
l'impérialisme ou d'une évolution des masses de ces pays ou
d'un enchaînement de facteurs. L'histoire nous le dira. Nous
apportons quant à nous notre modeste grain de sable tout en
craignant que l'entreprise dépasse nos forces "(2).
Il fût rapidement conscient des difficultés que Cuba
risquait de connaître compte tenu de sa dépendance à l'égard
du "grand frère" soviétique.
Dès la prise du pouvoir il avait compris la nécessité de
rompre avec la monoculture sucrière pour réduire la
dépendance du pays et tenter d'assurer un développement
économique plus autonome. L'accent mis sur
l'industrialisation répondait à cette préoccupation majeure.
Mais très vite la loi d'airain du marché mondial s'était
fait sentir : la baisse de la production de la canne à sucre
- principal produit d'exportation - ne permettait pas de
garantir les importations nécessaires au développement
économique d'un pays dépourvu de ressources énergétiques et
dont les revenus provenaient pour l'essentiel de cette
monoculture imposée par la colonisation au 19ème siècle. Il
fallut rectifier. "Nous avons voulu accélérer
l'industrialisation. Ce fut une sottise. Nous avons voulu
remplacer toutes les importations et fabriquer les produits
finis sans voir les complications énormes que supposait
l'importation des biens intermédiaires" dira le Che à
Eduardo Galeano..(3)
Le commerce avec l'URSS, et notamment les livraisons de
pétrole après la rupture totale avec les Etats-Unis devaient
garantir la stabilité des échanges ainsi qu'une équité
commerciale réelle entre un petit pays économiquement dominé
et une puissance se réclamant du socialisme qui disposait de
l'arme nucléaire et venait de se lancer à la conquête de
l'espace.
Il fallut peu de temps au Che - à la différence des autres
dirigeants cubains - pour comprendre les risques et la
fragilité de ces relations.
Transition et sous développement
Très vite ses doutes portèrent sur la politique intérieure.
Les propositions de réformes économiques marchandes engagées
par les économistes soviétiques (notamment Liberman et
Trapeznikov) firent l'objet de nombreux débats alors que
l'île était déjà confrontée à la nécessité de redéfinir une
stratégie de développement .
Le grand débat économique engagé de 1963 à 1965 au sein du
Ministère de l'industrie, puis au sein de la direction
cubaine, portait sur la construction du socialisme, plus
précisément sur les conditions de la transition du
capitalisme au socialisme dans une île soumise aux
contraintes de la monoculture sucrière, subissant
directement les pressions du marché international, dont le
développement était entravé par le blocus mis en œuvre par
la première puissance économique mondiale.
La controverse concernait le rôle de la loi de la valeur
pendant la période de transition, le degré de centralisation
des entreprises, le rôle des stimulants matériels et moraux.
Ceux qui soulignaient l'importance de la loi de la valeur
attribuaient une place majeure aux mécanismes du marché dans
l'économie planifiée, ainsi qu'à la nécessité d'accorder une
large autonomie financière aux entreprises en insistant sur
le rôle des incitations monétaires pour accroître la
productivité du travail. Le Che et ses partisans mettaient
d'abord l'accent sur la nécessité d'une gestion centralisée
tenant compte des inégalités du développement cubain :
réseau de télécommunications et de transports développés
mais pénurie dramatique de cadres et besoin d'un contrôle
drastique des ressources compte tenu du blocus, du faible
niveau de développement et surtout de la pénurie de devises.
Il estimait que l'autonomie financière des entreprises
risquait de remettre en cause les priorités décidées
nationalement au profit de choix sectoriels, d'accroître
l'autonomie des directeurs en matière d'investissements et
de salaires et d'induire un développement inégal et
déséquilibré. Il redoutait les effets d'une organisation du
travail fondée exclusivement sur des incitations monétaires
et les différenciations sociales qui en découleraient
nécessairement.
Prophétique, il écrivait : "On revient à la théorie du
marché...Toute l'organisation du marché mise sur le
stimulant matériel...et ce sont les directeurs qui chaque
fois gagnent davantage. Il faut voir le dernier projet de la
RDA, l'importance qu'y prend la gestion du directeur ou
mieux la rétribution de la gestion du directeur"(4). Vingt
cinq ans plus tard on en a vu les conséquences lors du
soulèvement des masses populaires d'Allemagne de l'Est
lasses du marasme économique, du manque de libertés
politiques et des privilèges de dirigeants corrompus.
Inspiré par une sensibilité anti-bureaucratique aiguë et
guidé par des considérations politiques et sociales le Che
s'était prononcé contre la primauté donnée aux relations
monétaro-marchandes dans la construction du socialisme sans
que cela ait jamais signifié qu'il ait eu l'illusion de leur
suppression brutale. Loin de la caricature que l'on a faite
de ses positions il insistait sur la nécessité des
stimulants moraux, conçus comme des incitations collectives
au travail ce qui allait de pair avec une politique
salariale étroitement liée au développement des
qualifications, le plus important étant "de choisir
correctement l'instrument de mobilisation des masses" sans
lequel le socialisme était selon lui voué à l'échec.
L'égalité des droits, et la socialisation - sans doute
excessive - de l'économie avaient été décisifs pour la
résistance populaire : face à l'agression extérieure un
autre monde semblait se construire qui valait la peine que
l'on se batte. Mais revendiquant le droit à l'erreur il
précisait que si ses conceptions "devaient s'avérer être un
frein dangereux pour le développement des forces productives
il faudrait en tirer les conclusions et emprunter des voies
plus connues (transitados)" (5).
Le développement de la conscience révolutionnaire et de
l'éducation devaient contribuer à forger une attitude
communiste face au travail (c'est pourquoi il montrait
l'exemple non par masochisme mais par nécessité), "la
formation de l'homme nouveau et le développement de la
technique" devaient éviter que la transition au socialisme
ne soit dévoyée. Les rapports entre le socialisme et l'homme
étaient au centre de ses préoccupations, l'homme comme
facteur essentiel de la révolution, "acteur de ce drame
étrange et passionnant qu'est la construction du
socialisme".
L'éducation et la conscience étaient au cœur de cette
société plus juste. "Dans cette période de construction du
socialisme nous pouvons assister à la naissance de l'homme
nouveau. Son image n'est pas encore tout à fait fixée, elle
ne pourra jamais l'être étant donné que cette évolution est
parallèle au développement de nouvelles structures
économiques ..C'est l'homme du 21ème siècle que nous devons
créer bien que ce ne soit encore qu'une aspiration
subjective et non systématisée" (6).
Ainsi, loin des déformations staliniennes, les prémisses du
Che étaient elles humanistes et révolutionnaires. Mais il
est vrai qu'il mettait trop l'accent sur la critique
économique, sur le poids des relations marchandes et
insuffisamment sur le caractère policier et répressif du
système politique soviétique. C'est sans doute là une des
failles essentielles de sa réflexion. L'un de ses biographes
Roberto Massari (7) souligne (comme K.S. Karol) les
faiblesses de la pensée du Che, ce dont témoignent jusqu'en
1963 environ plusieurs de ses discours ou de ses écrits.
Cette faiblesse va de pair avec une certaine naïveté,
notable dans ses jugements à l'égard des cadres du vieux PSP.
Ce n'est qu'en 1966, commentant le Manuel d'Economie
Politique de l'URSS, qu'il approfondit sa réflexion
théorique. Il écrira alors : "Le terrible crime historique
de Staline aura été d'avoir méprisé l'éducation communiste
et instauré le culte illimité de l'autorité (8).
Contre le dogmatisme
"Une rébellion contre les oligarchies et contre les dogmes
révolutionnaires". C'est ainsi qu'il célébrait dans son
journal en Bolivie la commémoration du mouvement du 26
juillet. Il critiquait avec vigueur "la scolastique qui a
freiné le développement de la philosophie marxiste et
empêché systématiquement l'étude de cette période dont on
n'a pas analysé les fondements économiques" (Le socialisme
et l'homme).
Sa conception de l'avant garde, guidée par des dirigeants
exemplaires, témoignait d'une réflexion critique mais
inachevée sur le rôle et la place du parti dans ses rapports
avec les organisations de masse. Il ironisait : "Le Parti a
déjà décidé pour toi et tu n'as plus qu'à le digérer" (9).
et il affirmait "Nous ne devons pas créer des salariés
soumis à la pensée officielle ni des "boursiers" qui vivent
sous la protection du budget de l'Etat en exerçant une
liberté entre guillemets."
Mais il n'analysait pas les méfaits du parti unique/parti d'Etat
: son expérience de six années à la direction de l'Etat
cubain fut trop brève. Il était marqué par la guerre, le
conflit démesuré avec Washington et par la spécificité de
l'expérience cubaine ; dans la Sierra Maestra il s'était
opposé à l'aile urbaine du mouvement du 26 juillet
identifiée à un courant de droite. L'existence jusqu'en 1965
de trois courants politiques distincts (le M-26-7, le PSP et
le Directoire) se révéla être un obstacle à l'unité de la
Révolution. Le Parti unique ne fut constitué qu'en 1975 tant
la fusion fut difficile. Dans le climat de guerre des
premières années de la révolution l'essentiel était de
résister. Le pluralisme était relégué à plus tard.
Ceci ne l'empêchait pas de mettre en pratique une conception
politique profondément différente de celle instaurée par le
nouveau pouvoir. Lors de la première Réunion Nationale de
Production en 1961 la transparence règne : les erreurs et
ceux qui en sont responsables sont cités publiquement. "Vous
venez de m'accueillir par de chaleureux applaudissements
mais je ne sais si c'est en tant que consommateurs ou en
tant que complices... je crois que c'est plutôt comme
complices" déclare-t-il devant 3 500 cadres du gouvernement.
Il fut le seul - au prix de quelles critiques ! - à mener
dans la revue du Ministère de l'industrie, un débat public
et contradictoire sur le système économique du pays. Le
Ministère était d'ailleurs un refuge pour ceux qui se
trouvaient écartés de leurs responsabilités : c'est ainsi
qu'il incorpora l'ancien ministre des communications Oltuski
écarté du gouvernement en Juillet 1960. L'anecdote est
d'autant plus significative que le Che avait polémiqué
durement avec Oltuski pendant l'insurrection.
Membre de l'aile gauche du M-26-7, Oltuski était jugé trop
anti-soviétique alors que le rapprochement avec l'URSS était
à l'ordre du jour. Le Che avait de la même façon refusé de
céder aux pressions d'un dirigeant syndical qui exigeait le
licenciement d'un employé de banque accusé d'avoir été
batistien : défendant l'honnêteté de ce dernier le Che avait
dénoncé le début d'une chasse aux sorcières (10).
Dans un texte très significatif (Un pecado de la revolucion)
le Che rappelle les erreurs commises selon lui, à l'égard du
Deuxième front de l'Escambray mis à l'écart lors de la
marche sur La Havane, erreurs dont il estime qu'elles furent
à l'origine du départ de nombreux cadres. Ces réflexions
autocritiques sur les rapports unitaires avant la prise du
pouvoir - sont les seules publiées jusqu'alors.
Il était conscient plus que tout autre dirigeant du
tiers-monde à l'époque des tares du socialisme réellement
existant. Hostile au langage codé des apparatchiks il
n'hésitait pas à critiquer publiquement et durement : dans
son discours public à Alger en 1965 (son dernier discours
officiel en tant que responsable cubain) il dénonçait devant
le séminaire afro-asiatique réuni alors la "complicité
tacite" de la direction soviétique avec l'exploitation
impérialiste et le maintien de l'échange inégal.
C'est aussi parce qu'il avait pressenti les difficultés
infernales auxquelles se heurterait la construction du
socialisme dans une seule île, et la nécessité d'autres
victoires révolutionnaires qu'il avait lancé dans son
message à la Tricontinentale le mot d'ordre célèbre "Créer
deux ou trois Vietnam "... dont on a souvent donné une image
caricaturale. Révolté par "la guerre d'insultes et de crocs
en jambe que se livraient les deux plus grandes puissances
du camp socialiste", il était saisi "par l'angoisse de ce
moment illogique de l'humanité", face à "la solitude
vietnamienne". Avec lucidité, le Che devançait l'évolution
historique en prévoyant les dangers d'insurrections isolées
dans une configuration mondiale tragiquement dominée à
l'époque de la Guerre froide par l'impérialisme et le
stalinisme, la mort du second étant déjà inscrite dans sa
trajectoire.
Dès 1962, un an après la proclamation officielle du
caractère socialiste de la révolution cubaine et 2 ans après
l'établissement des relations privilégiées avec l'URSS, la
crise des fusées avait ébranlé sa confiance quant à la
solidité de l'alliance et à la fiabilité de l'aide. Il avait
été chargé de négocier l'appui militaire de Moscou face aux
menaces de plus en plus précises d'intervention américaine
après l'échec de l'invasion de la Baie des Cochons en 1961.
La proposition d'installer des fusées nucléaires à Cuba -
dont la responsabilité incombe à Moscou - avait pour
objectif de dissuader le Pentagone de déclencher une telle
agression ; mais elle modifiait de fait l'équilibre
atomique. La proximité du territoire américain aggravait la
menace nucléaire en rendant en cas de conflit une attaque
soviétique beaucoup plus rapide et en diminuant l'efficacité
de la riposte américaine. Kennedy exigea le retrait des
fusées sous peine de risquer un conflit thermonucléaire: le
monde fut au bord de la guerre. Le gouvernement soviétique
accepta le démantèlement des armes offensives.
Mais le retrait des fusées et les négociations entre
Khrouchtchev et Kennedy s'effectuèrent dans la tradition
bureaucratique de la diplomatie soviétique sans consultation
aucune, dans le mépris le plus complet de la souveraineté
cubaine. La surprise et l'indignation des cubains furent
totales et la crise d'Octobre ("ces jours lumineux et
tristes" évoqués dans sa lettre d'adieu) marqua sans doute
la première brèche dans les rapports soviéto-cubains .
La politique étrangère de l'URSS - en particulier le soutien
parcimonieux apporté au peuple vietnamien - allaient
renforcer sa vision de plus en plus critique à l'égard du
camp socialiste.
Le mystère du départ
Comment comprendre son départ de Cuba? Par la conviction de
l'impossibilité d'un développement insulaire ? Par son désir
de retrouver les champs de bataille ? Par sa volonté de
rompre la dépendance cubaine à l'égard de l'URSS et ce en
accord avec Fidel ? Ce partage des tâches entre l'homme d'Etat
gestionnaire et le combattant insurgé fut peut-être le
résultat d'un compromis. Mais cette division du travail ne
suffit pas à rendre compte des failles ou des conflits
antérieurs à son départ et ne permet pas de comprendre la
séquence des événements ultérieurs.
Est-il conscient qu'il a de moins en moins de place dans le
système politique qui se met en place ? Ses exigences
irritent les fonctionnaires et les cadres dirigeants, son
mode de vie est un défi pour la nomenklatura naissante dont
il critique l'incompétence. Le manque de cadres est
catastrophique pour la gestion économique mais il s'accuse
aussi d'être responsable des erreurs commises : "Nous sommes
coupables et il faut le dire franchement. La classe ouvrière
veut-elle nous condamner pour cela ? Qu'elle nous condamne,
qu'elle nous remplace , qu'elle nous fusille, qu'elle fasse
ce qu'elle veut . C'est là qu'est le problème" (11).
Il s'en prend aux dirigeants syndicaux dont la majorité n'a
aucune base de masse et qui croient n'avoir que des droits
et aucun devoir. Il affirme : "En ce moment les syndicats
pourraient ne pas exister et transférer leurs fonctions aux
comités de justice du travail. Seule la bureaucratie
syndicale ne serait pas d'accord car il faudrait qu'elle
retourne à la production.. les principaux concernés
répondent que ça fait 18 ans qu'ils sont dirigeants
syndicaux.."
De même dénonce-t-il très tôt la perversion du rôle des
Comités de défense de la révolution (CDR) qu'il accuse
d'être un nid d'opportunistes; il rappelle aux membres de la
Sûreté qu'un "contre-révolutionnaire est quelqu'un qui lutte
contre la révolution, mais celui qui use de son influence
pour obtenir un logement puis obtient ensuite deux voitures,
celui qui viole le rationnement, qui possède tout ce que le
peuple n'a pas est également un contre-révolutionnaire
"(12).
La biographie récente de Paco Ignacio Taibo II illustre bien
la tension croissante que fait naître l'écart entre la
pénurie des ressources économiques et humaines et l'urgence
du développement dans un pays agressé. "Nous sommes dans un
moment difficile : nous ne pouvons nous payer le luxe de
punir les erreurs, peut-être pourrons nous le faire dans un
an. Qui va licencier le Ministre de l'industrie (13) qui a
signé un plan en Novembre dernier prévoyant la production de
10 millions de chaussures et quelques autres stupidités"
(14)
Il semble se consumer dans une lutte épuisante et multiplie
les critiques et les autocritiques à l'égard d'un
fonctionnement qui exige "l'exécution péremptoire, les
obligations non discutées. On finit par ne plus considérer
les gens comme des êtres humains mais comme des soldats,
comme des numéros dans une guerre qu'il faut gagner. La
tension est telle qu'on ne voit plus que le but...Et l'on
oublie peu à peu la réalité quotidienne. Nous devons faire
quelque chose pour que ce ministère soit un peu plus
humain."(15).
Le Che se bat sur tous les terrains : en même temps qu'il
impulse la réorganisation industrielle il polémique sur le
plan théorique à la recherche d'un autre socialisme de plus
en plus convaincu de l'échec soviétique. Mais le débat
économique - dont l'enjeu est la stratégie de développement
de l'île - se termine pour le Che par une défaite. Il part
pour un long voyage. Le discours très critique à l'égard de
Moscou qu'il prononce à Alger est très mal accueilli: de
nombreux témoignages le confirment (16) et il ne sera pas
intégralement publié dans la presse cubaine. L'un des
attachés de l'ambassade soviétique aujourd'hui en exil (qui
souhaite garder l'anonymat) affirme que le gouvernement
soviétique fit savoir qu'il jugeait ce discours inacceptable
de la part d'un dirigeant cubain. Après avoir été accueilli
par Fidel Castro à l'aéroport, avec lequel il discutera
pendant environ deux jours, le Che n'apparaîtra plus jamais
publiquement .
Un mois après il part clandestinement pour le Congo. Que
l'Afrique ait été considérée par La Havane comme un enjeu
majeur dans le conflit entre le tiers-monde et
l'impérialisme en ces années soixante ne fait pas de doute.
Mais on peut douter que la participation du Che ait été
inclue dans le projet initial : outre les problèmes
diplomatiques, sa présence ne pouvait manquer de créer des
difficultés aux dirigeants africains (dont Laurent-Désiré
Kabila) qui ne manquèrent pas de le faire savoir.
Aussi osée qu'ait été la politique étrangère cubaine à
l'époque - et elle était d'une extraordinaire audace - il ne
semble pas que la présence du principal dirigeant cubain
après F.Castro ait été prévue. Selon Taibo, le Che évoque en
février 1965 devant Nasser sa participation éventuelle à la
lutte congolaise, puis il y renonce, convaincu par les
arguments du dirigeant égyptien. Comment expliquer ces
hésitations et ces revirements si peu conformes à sa
personnalité ?
Quelques mois de présence lui suffiront pour mesurer
l'irréalisme de l'entreprise au vu des faiblesses des
mouvements de libération africains ; il décidera d'organiser
la retraite. Une attitude qui va à l'encontre de ses
pulsions "suicidaires". Il s'opposera à l'envoi
supplémentaire de cubains proposé par F. Castro (17).
Réaliste et pragmatique il juge le départ inéluctable. Son
journal d'Afrique (intitulé Passages de la guerre
révolutionnaire : le Congo (18)) ne sera publié que
partiellement, trente ans plus tard. Sa correspondance avec
Fidel est inconnue.
Il séjournera plusieurs mois à Prague... Sa présence est
clandestine car il se méfie beaucoup des services secrets
tchèques. On ne sait rien des raisons de ce long séjour ni
de ses échanges épistolaires avec Fidel. Il retournera
secrètement à Cuba pour quelques mois s'entraînant
clandestinement.
Comment se prépare le départ en Bolivie à la fin de l'année
1966 ? Comment expliquer le rôle attribué au PC Bolivien en
dépit de relations déjà conflictuelles ? La réunion du Che à
Cuba en 1964 avec le dirigeant d'une scission du PCB
favorable à la lutte armée avait déjà provoqué la colère du
secrétaire général Mario Monje. Ce dernier allait imposer
des exclusives à l'égard d'autres forces boliviennes de
gauche avant d'abandonner la guérilla (20).
Comment expliquer les failles, "le manque de transparence et
l'ambiguïté du projet" selon Taibo II quand on connaît la
rigueur et la minutie exigeante du Che? François Maspero
découvrira plus tard qu'il est le principal support du
réseau extérieur, Régis Debray voyage pour repérer et
étudier les lieux : lourde responsabilité pour un étudiant
français dont le choix sera contesté.
Selon Taibo II qui cite un rapport de la CIA, celle-ci
aurait été informée dès la fin de l'année 1966 des
préparatifs de la guérilla (21). L'enchaînement fortuit des
événements, la découverte prématurée du camp d'entraînement
imposant des combats imprévus, suffisent-ils à éclairer la
séquence dramatique de l'évolution de la guérilla et l'issue
finale ? A cette question nul aujourd'hui ne peut répondre.
Déformé, momifié, le Che survit. Après la chute du mur de
Berlin, dans les décombres des révolutions du vingtième
siècle. Vainqueur et vaincu. D'où vient la force du message
? Homme de conviction, chef de guerre et poète raté, insurgé
et engagé, ministre puis guérillero. Il incarne le mépris du
pouvoir, il réhabilite la politique. Il n'y a pas eu, il n'y
a pas de modèle guévariste de construction du socialisme.
Mais la recherche d'un autre mode d'organisation sociale, au
service de "los de abajo" (ceux d'en-bas) et non de "los de
arriba" (ceux d'en-haut) comme l'on dit aujourd'hui en
Amérique latine. Porteur d'une conception éthique du
pouvoir, dirigeant politique d'un type nouveau mettant en
accord ses actes avec ses paroles, critique féroce des
socialismes dévoyés, sa modernité tient à ce mélange
d'humanisme et d'intégrité. "Guevara est arrivé, la
mascarade est terminée" criaient déjà les manifestants à
Montevideo en 1961.
Avril 1997
- Paco Ignacio Taibo II Ernesto
Guevara tambien conocido como el Che Ed. Planeta Madrid
1996
- Oeuvre inédite . Source: Manuscrit
de Carlos Tablada
- Cité in Paco Ignacio Taibo II p. 424
. Cette politique de "substitution des importations" était
à l'époque préconisée pour l'Amérique latine par la CEPAL
- Ernesto Che Guevara - Ecrits d'un
révolutionnaire - Ed. La Brèche Paris 1987
- Ernesto Guevara - A propos du
système budgétaire de financement - Ed. Maspero Oeuvres
III 1968
- E. Guevara Textes Politiques - Le
socialisme et l'homme à Cuba Ed. Maspero 1965-1968
- R. Massari Che Guevara pensiero e
politica dell' utopia - Ed. Associate 1987 Roma
- Commentaires au "Manuel d'Economie
Politique de l'URSS". Oeuvre inédite. 1966. Cité in Tercer
Milenio Juan Antonio Blanco p 83 La Havane 1995
- Oeuvre inédite. Source : manuscrit
de C. Tablada
- cf le récit de Paco Ignacio Taibo II
Op. cité
- Ibid. p. 445
- E. Che Guevara Textes inédits
Oeuvres VI - Ed. Maspero 1972 - L'influence de la
révolution cubaine en Amérique latine p. 149
- Lui-même..
- Ibid. p. 451
- Ibid. p. 435
- Raul Roa téléphone au Che à son
retour à La Havane (en Mars 1965) pour lui demander de
recevoir Huberman et Sweezy et le félicite pour son
discours. Réponse du Che "Eres uno de los pocos
comemierdas a quien le gusto ese discurso" (témoignage
oral . Paris 1997)
- Extraits du journal de Ernesto Che
Guevara - L'année où nous n'étions nulle part . P.I. Taibo
II, Froilan Escobar, F.Guerra. Ed. Métailié . Paris 1995
- Titre qui constitue de fait le
deuxième volume de "Passages de la guerre révolutionnaire"
(Cuba)
- Selon un agent des services secrets
cubains in Paco Ignacio Taibo II Op. cit.
- Ibid. p. 614
- Ibid. p.635
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