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ERNESTO CHE GUEVARA
Rêver, lutter et conquérir :
« soyons réalistes,exigeons l’impossible »
ESPACE CHE GUEVARA
Liste de Textes sur
CHE Guevara :
VIVRE AVEC LE CHE A L’AGE DE 16 ANS AU CONGO
Source :
De : Imogène 267
<imogene267@free.fr
Mars 2005
Objet : 40
anniversaire de l'entrée de CHE (Tatu) au Congo le 24 avril
1965
Docteur Ilunga Ilanga F. (son traducteur de swahili)
Traduction Gaston Lopez
Vers 4h du matin, le 24 avril 1965, au bord du
lac Tanganika, dans la localité de Kibamba, on entendait le
ronronnement d’un moteur comme ceux qu’utilisait l’armée de
Tschombé, très puissant par rapport à ceux que le village
nous prêtait. Je m’approchai du commandant de la base de
Kibamba, le Major Lambert. Celui-ci assura qu’il s’agissait
de mercenaires de Tschombé à cause du bruit caractéristique
et ordonna de mettre en place la défense et d’attendre
qu’ils abordent. Ainsi nous pourrions nous emparer de
l’embarcation. Après une heure environ d’attente, on pouvait
voir l’embarcation avec un de ses passagers à la proue qui
entonnait des chansons révolutionnaires et on s’aperçut
qu’il s’agissait de Chamalesso, connu comme envoyé de Kabila.
Quatorze camarades cubains débarquèrent, que l’on nous
présenta comme instructeurs de guerre et de guérilla. Deux
avaient la peau blanche et les autres étaient noirs. Les
noms qui servaient à les identifier paraissaient étranges en
swahili : c’étaient des nombres arithmétiques de un à dix
suivis de multiples de dix, c'est-à-dire : Moja (1), Mbili
(2), Tatu (3), Ine (4) jusqu’à Kumi (10) suivis de Ishirini
(20), Sarasini (30), Arubaini (40), Hamusini (50).
Ils s’établirent dans une chaumière à 200 mètres du lac,
derrière les chaumières congolaises sur le chemin des gorges
du fleuve Kibamba. J’avais 16 ans et 4 mois révolus.
Les Congolais disaient qu’à Cuba, noirs et
blancs jouissaient de droits identiques et que le chef de
leur groupe était le noir Moja (1). Je ne savais qu’une
chose de Cuba, apprise en classe de géographie à l’école
secondaire avec des professeurs haïtiens de l’UNESCO : «
Cuba était un pays de rebelles malfaisants qui avaient pris
le pouvoir par la force des armes, avaient tué des gens
honnêtes et leur avaient pris leurs biens ». Chaque fois
que je croisais les Cubains en allant au fleuve, nous
échangions des salutations par gestes mais je notai que le
dénommé Tatu (3) qui avait été présenté comme médecin
traducteur, avait un salut sec et un regard ironique.
Jamais je ne le vis frayer avec ses compatriotes, il était
toujours en train de lire de gros livres. Je commençai à
éprouver une certaine antipathie pour lui, le prenant pour
un petit blanc bouffi d’orgueil et jouant les intellectuels
dans la forêt.
Mitudidi arriva le 28 mai 1965 comme chef
d’état-major à Kibamba (j’avais connu Mitudidi à Uvira,
comme il était congolais, je dus lui servir de traducteur
parce qu’il ne parlait pas le swahili). Peu après, Tatu
payait sa dîme de paludisme avec une forte fièvre, à la base
de Luluabourg.
Les après-midi, j’avais l’habitude d’aller voir François,
lieutenant de Mitudidi. Lors d’une de mes visites, je ne
trouvai pas François et Mitudidi conversait au téléphone
avec le commandant de la base de Luluabourg, ordonnant que
l’on donne toute l’aide possible à Tatu, qui était malade «
et qui était la troisième personnalité de Cuba ». A la fin
de la conversation, il s’aperçoit que je l’avais écouté et
il me dit que ce que je venais d’entendre était un secret et
que celui qui le révèlerait serait considéré comme un
traître, c'est-à-dire fusillé.
Cette semaine-là, je fus appelé par le chef
d’état-major Mitudidi Léonard et je reçus l’ordre
d’enseigner le swahili à Tatu et aux autres membres de son
groupe et de leur traduire du français en swahili. La tâche
fut difficile à cause de l’antipathie que j’avais pour mon
nouveau chef avant de le connaître et parce que je devais
garder son identité secrète sous la menace et à cause de son
regard sévère et studieux qui observait son interlocuteur
avec ironie, et ne permettait pas de rompre la glace au
premier abord. J’en étais arrivé à penser que c’était de
l’autosuffisance face à un ignorant. C’est ainsi que je me
présentai à Tatu comme son professeur et traducteur de
swahili.
Au cours de notre première rencontre, sous un
arbre où il avait l’habitude de lire ses livres volumineux
assis sur une énorme pierre, avec à sa droite un défilé
profond comme un abîme au fond duquel courait le fleuve
Kibamba avant d’arriver au lac, nous avons mis au point la
méthodologie de l’enseignement du swahili. Au cours des
trois premières rencontres, je note que les Cubains Mbili
(2), Nane (8) et Kumi (10) m’observent attentivement. Ils
surveillaient tous mes mouvements quand j’étais avec Tatu
(3). Cette surveillance me montrait que ce que j’avais
entendu au téléphone était vrai, à savoir qu’il était la
troisième personnalité de Cuba. Mais alors le noir Moja (1),
quel rang occupait-il ?
Je commençai à avoir des doutes sur ce qu’on
nous avait dit au sujet de la hiérarchie des Cubains, ma
curiosité était éveillée. Si Tatu était médecin traducteur
et Moja chef du groupe, comment était-il possible que le
chef Moja qui s’était perdu rendre des comptes sur son
absence à son interprète à son retour ? Ces cubains nous
prenaient pour des imbéciles… Où a-t-on vu ici un noir
commandant à un blanc ? Dés lors, je conclus que le chef
était Tatu, si ça avait été le contraire, pendant les
absences de Moja comme chef de groupe, Tatu comme traducteur
du chef et moi comme traducteur du traducteur, nous aurions
dû être avec Moja hors du campement. La base permanente de
Luluabourg se trouve à 1800 pieds de hauteur sur le coteau
de Kibamba. De la base du coteau à son sommet il y a deux
kilomètres dont l’hypothénuse est presque perpendiculaire.
A notre première ascension, nous sommes
redescendus le jour même. Je pensais que Tatu avait oublié
quelque chose à Kibamba mais à mon grand étonnement, cette
manœuvre se répéta. Alors, je me demandai : « Chez ce petit
blanc, il n’y a pas de montagnes ? Pourquoi cette façon de
monter et de descendre presque chaque jour ? »
Dans cette grimpette, Tatu prenait un petit
appareil comme un porte-cigarettes où il mettait quelques
gouttes transparentes et il se vaporisait la bouche, chose
qui me parut extraordinaire et je pensai : «Voilà que Fidel
Castro nous a envoyé des guérilléros qui se parfument la
bouche». J’ajoutai : « Peut-être qu’il a la peste dans la
bouche » Et il en était ainsi parce que cela se passait
toujours dans la montée, je le trouvai fatigué et je me dis
: « Ce petit blanc va crever avec sa manie de monter et
descendre ».
Lors de l’une de nos montées, on fit le trajet
dans le double du temps habituel et il employa souvent son
petit vaporisateur. J’étais mort de curiosité, alors je lui
demandai : « Camarade Tatu, pourquoi te parfumes-tu la
bouche ? »
Au milieu de ses difficultés respiratoires, il
essaya de m’expliquer qu’il souffrait d’une maladie qui
s’appelait « asthme ». Je ne compris qu’une chose, c’est
qu’il était malade, je ne savais pas ce que signifiait «
asthme ». Cela me déprima. Dans la soirée, il m’appela pour
m’expliquer de quoi il s’agissait.
Au campement permanent de Luluabourg, la
température moyenne pendant le jour était de 15° et à cause
des feuillages, le soleil ne passait pas et la terre restait
humide. Il était impossible de dormir par terre. Ce qui
m’appartenait se réduisait à une couverture.
Les derniers membres de la colonne, à dix heures
du soir, dormaient dans leur hamac, les seuls réveillés
étaient Tatu, qui lisait et moi, qui demandais à tous les
saints du Congo que le chef n’ait pas l’idée de donner
l’ordre de descendre à Kibamba à cette heure. Dans ce but,
je rompis le
silence et demandai la permission d’aller dormir dans la
baraque des Congolais mais il refusa et il m’invita à
partager son grabat. Ce mauvais lit était un brancard monté
sur quatre bâtons et rempli de paille sèche et nous passâmes
toute la nuit à nous donner des coups de tête.
« Dès lors, je ne le considérai plus de la même
façon. Avec une relent de racisme, je
remarquai : « dans la baraque, nous étions en majorité des
noirs mais personne n’avait condescendu à partager sa
couverture, mais le petit blanc m’avait prédit une pneumonie
sur cette terre humide. Serait-il plus humain que ses
compatriotes ? »
Un jour de juin, alors que montions comme de
coutume vers la base de Luluabourg, un guerillero congolais
surnommé « l’Ougandais » nous rejoignit et nous apprit la
mort de Mitudidi, noyé dans le lac. Il y avait à peine deux
heures que Tatu et Mitudidi s’étaient dit au revoir avant
notre ascension. La nouvelle nous donna un choc, ce fut la
première fois que je vis un changement sur le visage de Tatu,
un visage abattu à cause d’une espérance perdue. Je devais
revoir ce visage après le combat de Forcé Bandera où
moururent quatre Cubains. A trois heures de l’après-midi,
nous redescendîmes à Kibamba. Malgré l’utilisation de filets
de pêche pour retrouver le corps, celui-ci ne remonta pas
avant 48 heures. A ses funérailles, Tatu dit : « Le peuple
congolais a perdu un fils qu’il lui sera difficile de
remplacer. »
D’après ce que j’ai appris par leurs
conversations, Mitudidi et Tatu s’étaient bien entendus dans
la structuration du programme de lutte, conversations
auxquelles je ne participai pas parce qu’ils se comprenaient
en français. Un de leurs plans était : le front est du Congo
se diviserait en trois fronts, sud, nord et centre. Mitudidi
s’occuperait du front nord, Tatu du centre avec la
responsabilité d’appuyer les deux autres fronts et le groupe
de Kikuyo s’occuperait de celui du sud. Tous les fronts
seraient sous la supervision des Cubains commandés par Tatu.
Tatu comme responsable du front central avait comme objectif
principal de se rapprocher des territoires d’opérations de
Mulele .Restait un problème : coordonner ces forces avec
celles de Mulele pour avancer vers l’est. Mitudidi mort, le
rêve de Tatu s’écroulait, son visage refléta cette pensée
devant ce mauvais coup du destin.
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