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ERNESTO CHE GUEVARA
Rêver, lutter et conquérir :
« soyons réalistes,exigeons l’impossible »
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KARL
MARX
"Cet
ouvrage expose avec une clarté et une vigueur remarquables la
nouvelle conception du monde, la matérialisme conséquent étendu à la
vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus
profonde de l'évolution, la théorie de la lutte des classes et du
rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat,
créateur d'une société nouvelle, la société communiste."
( V.I. Lénine )
I - Le
manifeste du Parti communiste
Un spectre hante l'Europe :
le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe
se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le
pape et le tsar, Metternich et Guizot
[1] , les radicaux de France et
les policiers d'Allemagne.
Quelle est l'opposition qui
n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ?
Quelle est l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses
adversaires de droite ou de gauche l'épithète infamante de
communiste ?
Il en résulte un double
enseignement.
Déjà le communisme est
reconnu comme une puissance par toutes les puissances d'Europe.
Il est grand temps que les
communistes exposent à la face du monde entier, leurs conceptions,
leurs buts et leurs tendances; qu'ils opposent au conte du spectre
communiste un manifeste du Parti lui-même.
C'est à cette fin que des
communistes de diverses nationalités se sont réunis à Londres et ont
rédigé le Manifeste suivant, qui est publié en anglais, français,
allemand, italien, flamand et danois.
I. Bourgeois et
prolétaires [2]
L'histoire de toute société
jusqu'à nos jours [3] n'a été que l'histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien
et plébéien, baron et serf, maître de jurande [4] et compagnon, en
un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené
une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une
guerre qui finissait toujours soit par une transformation
révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction
des deux classes en lutte.
Dans les premières époques
historiques, nous constatons presque partout une organisation
complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de
conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des
patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves; au moyen
âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des
compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une
hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne,
élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les
antagonismes de classes Elle n'a fait que substituer de nouvelles
classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes
de lutte à celles d'autrefois.
Cependant, le caractère
distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est
d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise
de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes
diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.
Des serfs du moyen âge naquirent
les bourgeois des premières agglomérations urbaines; de cette
population municipale sortirent les premiers éléments de la
bourgeoisie.
La découverte de l'Amérique, la
circumnavigation de l'Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante
un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes Orientales et de la
Chine, la colonisation de l'Amérique, le commerce colonial, la
multiplication des moyens d'échange et, en général, des marchandises
donnèrent un essor jusqu'alors inconnu au négoce, à la navigation, à
l'industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à
l'élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution.
L'ancien mode d'exploitation
féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins
qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux
marchés. La manufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie
industrielle supplanta les maîtres de jurande; la division du
travail entre les différentes corporations céda la place à la
division du travail au sein de l'atelier même.
Mais les marchés s'agrandissaient
sans cesse : la demande croissait toujours. La manufacture, à son
tour, devint insuffisante. Alors, la vapeur et la machine
révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie
moderne supplanta la manufacture; la moyenne bourgeoisie
industrielle céda la place aux millionnaires de l'industrie, aux
chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes.
La grande industrie a créé le
marché mondial, préparé par la découverte de l'Amérique. Le marché
mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la
navigation, des voies de communication. Ce développement réagit à
son tour sur l'extension de l'industrie; et, au fur et a mesure que
l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se
développaient, la bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et
refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le moyen âge.
La bourgeoisie, nous le voyons,
est elle-même le produit d'un long développement, d'une série de
révolutions dans le mode de production et les moyens de
communication.
A chaque étape de l'évolution que
parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès
politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association
armée s'administrant elle-même dans la commune [5], ici, république
urbaine indépendante; là, tiers état taillable et corvéable de la
monarchie, puis, durant la période manufacturière. contrepoids de la
noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des
grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la
grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de
la souveraineté politique exclusive dans l'Etat représentatif
moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les
affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.
La bourgeoisie a joué dans
l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Partout où elle a conquis le
pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales
et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent
l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans
pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et
l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au
comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse,
de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité
petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a
fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a
substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique
et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de
l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et
politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe,
brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de
leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour
vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin,
le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des
salariés à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile
de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a
réduites à n'être que de simples rapports d'argent.
La bourgeoisie a révélé comment
la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la
réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus
crasse. C'est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable
l'activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les
pyramides d'Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques;
elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et
les croisades [6]
La bourgeoisie ne peut exister
sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui
veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des
rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de
production était, au contraire, pour toutes les classes
industrielles antérieures, la condition première de leur existence.
Ce bouleversement continuel de la production, ce constant
ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette
insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes
les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de
rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et
vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent
avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et
permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et
les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions
d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.
Poussée par le besoin de
débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier.
Il lui faut s'implanter partout, exploiter partout, établir partout
des relations.
Par l'exploitation du marché
mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la
production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir
des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale.
Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont
encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles
industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort
pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus
des matières premières indigènes, mais des matières premières venues
des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment
non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du
globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits
nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur
satisfaction les produits des contrées et des climats les plus
lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des
nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations
universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui
est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des
productions de l'esprit Les oeuvres intellectuelles d'une nation
deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et
l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles
et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît
une littérature universelle.
Par le rapide perfectionnement
des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens
de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la
civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de
ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les
murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les
plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle
force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ;
elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation,
c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un
monde à son image.
La bourgeoisie a soumis la
campagne à la ville. Elle a créé d'énormes cités; elle a
prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à
celles des campagnes, et par là, elle a arraché une grande partie de
la population à l'abrutissement de la vie des champs. De même
qu'elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou
demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de
paysans aux peuples de bourgeois, l'Orient à l'Occident.
La bourgeoisie supprime de plus
en plus l'émiettement des moyens de production, de la propriété et
de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les
moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre
de mains. La conséquence totale de ces changements a été la
centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste
fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des
gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en
une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul
intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.
La bourgeoisie, au cours de sa
domination de classe à peine séculaire, a créé des forces
productives plus nombreuses; et plus colossales que l'avaient fait
toutes les générations passées prises ensemble. La domestication des
forces de la nature, les machines, l'application de la chimie à
l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins
de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents
entiers, la régularisation des fleuves, des populations entières
jaillies du sol - quel siècle antérieur aurait soupçonné que de
pareilles forces productives dorment au sein du travail social ?
Voici donc ce que nous avons vu :
les moyens de production et d'échange. sur la base desquels s'est
édifiée la bourgeoise, furent créés à l'intérieur de la société
féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de
production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société
féodale produisait et échangeait, l'organisation féodale de
l'agriculture et de la manufacture, en un mot le régime féodal de
propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en plein
développement. Ils entravaient la production au lieu de la faire
progresser. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait
les briser. Et on les brisa.
A sa place s'éleva la libre
concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée,
avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.
Nous assistons aujourd'hui à un
processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et
d'échange, le régime bourgeois de la propriété, la société
bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de
production et d'échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus
dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des
dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est
autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives
modernes contre les rapports modernes de production, contre le
régime de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie
et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales
qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus
l'existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit
régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais
encore une grande partie des forces productives déjà existantes
elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une
absurdité, s'abat sur la société, - l'épidémie de la surproduction.
La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie
momentanée; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui
ont coupé tous ses moyens de subsistance; l'industrie et le commerce
semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de
civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop
de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent
plus le régime de la propriété bourgeoise; au contraire, elles sont
devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait
obstacle; et toutes les fois que les forces productives sociales
triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la
société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la
propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit
pour contenir les richesses créées dans son sein. - Comment la
bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant
par la violence une masse de forces productives; de l'autre, en
conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les
anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus
générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les
prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la
féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même.
Mais la bourgeoisie n'a pas
seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit
aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les
prolétaires.
A mesure que grandit la
bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le
prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la
condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur
travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au
jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un
autre; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes
de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.
Le développement du machinisme et
la division du travail, en faisant perdre au travail de l'ouvrier
tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le
producteur devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de
lui que l'opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite
apprise. Par conséquent, ce que coûte l'ouvrier se réduit, à peu de
chose près, au coût de ce qu'il lui faut pour s'entretenir et
perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail [7], comme celui de
toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le
travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la
somme de labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de
la division du travail, soit par l'augmentation des heures
ouvrables, soit par l'augmentation du travail exigé dans un temps
donné, l'accélération du mouvement des machines, etc.
L'industrie moderne a fait du
petit atelier du maître artisan patriarcal la grande fabrique du
capitalisme industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la
fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de
l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie
complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement
les esclaves de la classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais
encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du
contremaître et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce
despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus
il devient mesquin, odieux, exaspérant.
Moins le travail exige d'habileté
et de force, c'est-à-dire plus l'industrie moderne progresse, et
plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des
enfants. Les distinctions d'âge et de sexe n'ont plus d'importance
sociale pour la classe ouvrière. Il n'y a plus que des instruments
de travail, dont le coût varie suivant l'âge et le sexe.
Une fois que l'ouvrier a subi
l'exploitation du fabricant et qu'on lui a compté son salaire, il
devient la proie d'autres membres de la bourgeoisie : du
propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc., etc.
Petits industriels, marchands et
rentiers, artisans et paysans, tout l'échelon inférieur des classes
moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat; d'une part, parce
que leurs faibles capitaux ne leur permettant pas d'employer les
procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur
concurrence avec les grands capitalistes; d'autre part, parce que
leur habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de
production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les
classes de la population.
Le prolétariat passe par
différentes phases d'évolution. Sa lutte contre la bourgeoisie
commence avec son existence même.
La lutte est engagée d'abord par
des ouvriers isolés, ensuite par les ouvriers d'une même fabrique,
enfin par les ouvriers d'une même branche d'industrie, dans une même
localité, contre le bourgeois qui les exploite directement. Ils ne
dirigent pas seulement leurs attaques contre les rapports bourgeois
de production : ils les dirigent contre les instruments de
production eux-mêmes; ils détruisent les marchandises étrangères qui
leur font concurrence, brisent les machines, brûlent les fabriques
et s'efforcent de reconquérir la position perdue de l'artisan du
moyen age.
A ce stade, le prolétariat forme
une masse disséminée à travers le pays et émiettée par la
concurrence. S'il arrive que les ouvriers se soutiennent par
l'action de masse, ce n'est pas encore là le résultat de leur propre
union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins
politiques propres, doit mettre en branle le prolétariat tout
entier, et qui possède encore provisoirement le pouvoir de le faire.
Durant cette phase, les prolétaires ne combattent donc pas leurs
propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c'est-à-dire les
vestiges de la monarchie absolue, propriétaires fonciers, bourgeois
non industriels, petits bourgeois. Tout le mouvement historique est
de la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie; toute
victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.
Or, le développement de
l'industrie, non seulement accroît le nombre des prolétaires, mais
les concentre en masses plus considérables; la force des prolétaires
augmente et ils en prennent mieux conscience. Les intérêts, les
conditions d'existence au sein du prolétariat, s'égalisent de plus
en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le
travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également
bas. Par suite de la concurrence croissante des bourgeois entre eux
et des crises commerciales qui en résultent, les salaires deviennent
de plus en plus instables; le perfectionnement constant et toujours
plus rapide de la machine rend la condition de l'ouvrier de plus en
plus précaire; les collisions individuelles entre l'ouvrier et le
bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre
deux classes. Les ouvriers commencent par former des coalitions
contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont
jusqu'à constituer des associations permanentes pour être prêts en
vue de rébellions éventuelles. Çà et là, la lutte éclate en émeute.
Parfois, les ouvriers triomphent;
mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs
luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des
travailleurs Cette union est facilitée par l'accroissement des
moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et
qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre
contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser
les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même
caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais
toute lutte de classes est une lutte politique, et l'union que les
bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec leurs
chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques
années grâce aux chemins de fer.
Cette organisation du prolétariat
en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de
nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais
elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus
puissante. Elle profite des dissensions intestines de la bourgeoisie
pour l'obliger à reconnaître, sous forme de loi, certains intérêts
de la classe ouvrière : par exemple le bill de dix heures en
Angleterre.
En général, les collisions qui se
produisent dans la vieille société favorisent de diverses manières
le développement du prolétariat. La bourgeoisie vit dans un état de
guerre perpétuel; d'abord contre l'aristocratie, puis contre ces
fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts entrent en
conflit avec le progrès de l'industrie, et toujours, enfin, contre
la bourgeoisie de tous les pays étrangers. Dans toutes ces luttes,
elle se voit obligée de faire appel au prolétariat, de revendiquer
son aide et de l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si
bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa
propre éducation, c'est-à-dire des armes contre elle-même.
De plus, ainsi que nous venons de
le voir, des fractions entières de la classe dominante sont, par le
progrès de l'industrie, précipitées dans le prolétariat, ou sont
menacées, tout au moins, dans leurs conditions d'existence. Elles
aussi apportent au prolétariat une foule d'éléments d'éducation.
Enfin, au moment où la lutte des
classes approche de l'heure décisive, le processus de décomposition
de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un
caractère si violent et si âpre qu'une petite fraction de la classe
dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe
révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l'avenir. De même
que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos
jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et,
notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés
jusqu'à la compréhension théorique de l'ensemble du mouvement
historique.
De toutes les classes qui, à
l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul
est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes
périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat,
au contraire, en est le produit le plus authentique.
Les classes moyennes, petits
fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la
bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant
que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais
conservatrices; bien plus, elles sont réactionnaires : elles
cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. Si elles
sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage
imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts
futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre
point de vue pour se placer à celui du prolétariat.
Quant au lumpenprolétariat [8],
ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la
vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le
mouvement par une révolution prolétarienne; cependant, ses
conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction.
Les conditions d'existence de la
vieille société sont déjà détruites dans les conditions d'existence
du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété; ses relations avec
sa femme et ses enfants n'ont plus rien de commun avec celles de la
famille bourgeoise; le travail industriel moderne, l'asservissement
de l'ouvrier au capital, aussi bien en Angleterre qu'en France, en
Amérique qu'en Allemagne, dépouillent le prolétaire de tout
caractère national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux
autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant
d'intérêts bourgeois.
Toutes les classes qui, dans le
passé, se sont emparées du pouvoir essayaient de consolider leur
situation acquise en soumettant la société aux conditions qui leur
assuraient leurs revenus propres. Les prolétaires ne peuvent se
rendre maîtres des forces productives sociales qu'en abolissant leur
propre mode d'appropriation d'aujourd'hui et, par suite, tout le
mode d'appropriation en vigueur jusqu'à nos jours. Les prolétaires
n'ont rien à sauvegarder qui leur appartienne, ils ont à détruire
toute garantie privée, toute sécurité privée antérieure.
Tous les mouvements historiques
ont été, jusqu'ici, accomplis par des minorités ou au profit des
minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de
l'immense majorité au profit de l'immense majorité. Le prolétariat,
couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se
redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui
constituent la société officielle.
La lutte du prolétariat contre la
bourgeoisie, bien qu'elle ne soit pas, quant au fond, une lutte
nationale, en revêt cependant tout d'abord la forme. Il va sans dire
que le prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa
propre bourgeoisie.
En esquissant à grands traits les
phases du développement du prolétariat, nous avons retracé
l'histoire de la guerre civile, plus ou moins larvée, qui travaille
la société actuelle jusqu'à l'heure où cette guerre éclate en
révolution ouverte, et où le prolétariat fonde sa domination par le
renversement violent de la bourgeoisie.
Toutes les sociétés antérieures,
nous l'avons vu, ont reposé sur l'antagonisme de classes oppressives
et de classes opprimées. Mais, pour opprimer une classe, il faut
pouvoir lui garantir des conditions d'existence qui lui permettent,
au moins, de vivre dans la servitude. Le serf, en plein servage, est
parvenu a devenir membre d'une commune, de même que le
petit-bourgeois s'est élevé au rang de bourgeois, sous le joug de
l'absolutisme féodal. L'ouvrier moderne au contraire, loin de
s'élever avec le progrès de l'industrie, descend toujours plus bas,
au-dessous même des conditions de vie de sa propre classe. Le
travailleur devient un pauvre, et le paupérisme s'accroît plus
rapidement encore que la population et la richesse. Il est donc
manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps
son rôle de classe dirigeante et d'imposer à la société, comme loi
régulatrice, les conditions d'existence de sa classe. Elle ne peut
plus régner, parce qu'elle est incapable d'assurer l'existence de
son esclave dans le cadre de son esclavage, parce qu'elle est
obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu
de se faire nourrir par lui. La société ne peut plus vivre sous sa
domination, ce qui revient à dire que l'existence de la bourgeoisie
n'est plus compatible avec celle de la société.
L'existence et la domination de
la classe bourgeoise ont pour condition essentielle l'accumulation
de la richesse aux mains des particuliers, la formation et
l'accroissement du Capital; la condition d'existence du capital,
c'est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la
concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l' industrie, dont
la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance,
substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence,
leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi, le
développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la
bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de
production et d'appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit
ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont
également inévitables.
Notes
[1] Pie IX, élu pape
en 1846, passait pour "un libéral", mais il n'était pas moins
hostile au socialisme que le tsar Nicolas I° qui, dès avant la
révolution de 1848, joua en Europe le rôle de gendarme. Juste à ce
moment-là, il y eut lieu un rapprochement entre Metternich,
chancelier de l'Empire autrichien et chef reconnu de toute la
réaction européenne, et Guizot, historien éminent et ministre
français idéologue de la grande bourgeoisie financière et
industrielle et ennemi intransigeant du prolétariat. A la demande du
gouvernement prussien, Guizot expulsa Marx de Paris. La police
allemande persécutait les communistes non seulement en Allemagne
mais aussi en France, en Belgique et même en Suisse, s'efforçant par
tous les moyens d'entraver leur propagande. (N.R.)
[2] On entend par
bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des
moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié. On
entend par prolétariat la classe des ouvriers salariés modernes qui,
privés de leurs propres moyens de production, sont obligés pour
subsister, de vendre leur force de travail. (Note d'Engels pour
l'édition anglaise en 1888).
[3] Ou plus
exactement l'histoire écrite. En 1847, l'histoire de l'organisation
sociale qui a précédé toute l'histoire écrite, la préhistoire, était
à peu près inconnue. Depuis Haxthausen a découvert en Russie la
propriété commune de la terre. Maurer a démontré qu'elle est la base
sociale d'où sortent historiquement toutes les tribus allemandes et
on a découvert, petit à petit, que la commune rurale, avec
possession collective de la terre, a été la forme primitive de la
société depuis les Indes jusqu'à l'Irlande. Enfin, la structure de
cette société communiste primitive a été mise à nu dans ce qu'elle a
de typique par la découverte de Morgan qui a fait connaître la
nature véritable de la gens et sa place dans la tribu. Avec la
dissolution de ces communautés primitives commence la division de la
société en classes distinctes, et finalement opposées. J'ai essayé
d'analyser ce procès de dissolution dans l'ouvrage l'Origine de
la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 2° édition,
Stuttgart 1886. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888).
Haxthausen, August (1792-1866), baron prussien. Le
tsar Nicolas Ier l'autorisa à visiter la Russie pour y étudier le
régime agricole et la vie des paysans (1843-1844). Haxthausen écrit
un ouvrage consacré à la description des vestiges du régime
communautaire dans les rapports terriens de la Russie. (N.R.)
Maurer, Georg Ludwig (1790-1872), historien
allemand; il étudia le régime de la Germanie et de l'Allemagne du
moyen âge et fit un apport important à l'étude de la marche du moyen
âge. (N.R.)
Morgan, Lewis Henry (1818-1881), ethnographe,
archéologue et historien américain. Grâce aux nombreuses données
ethnographiques accumulées au cours de son étude du régime social et
de la vie des Indiens de l'Amérique, Morgan fonda sa doctrine sur
l'évolution de la gens en tant que la forme principale de la société
primitive. C'est à lui également qu'appartient la tentative de
diviser en périodes l'histoire de la société primitive sans classes.
Marx et Engels appréciaient beaucoup l'oeuvre de Morgan. Marx fit un
résumé de son ouvrage la Société ancienne (1877). Dans son ouvrage
l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat,
Engels cite les données de fait fournies par Morgan. (N.R.)
[4] Maître de
jurande, c'est-à-dire membre de plein droit d'une corporation,
maître du corps de métier et non juré. (Note d'Engels pour l'édition
anglaise de 1888.)
[5] On désignait
sous le nom de communes les villes qui surgissaient en France avant
même qu'elles eussent conquis sur leurs seigneurs et maîtres féodaux
l'autonomie locale et les droits politiques du "tiers état". D'une
façon générale, l'Angleterre apparaît ici en tant que pays type du
développement économique de la bourgeoisie; la France en tant que
pays type de son développement politique. (Note d'Engels pour
l'édition anglaise de 1888.)
C'est ainsi que les habitants des villes, en Italie et en France
appelaient leur communauté urbaine, une fois achetés ou arrachés à
leurs seigneurs féodaux leurs premiers droits à une administration
autonome. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
[6] Expéditions
militaires et colonisatrices entreprises en Orient par les gros
féodaux et chevaliers de l'Europe de l'Ouest aux XI°-XIII° siècles
sous le couvert du mot d'ordre religieux de libération de Jérusalem
et de la Terre sainte du joug musulman. (N.R.).
[7] Dans les écrits
postérieurs, Marx et Engels remplacent les expressions "valeur du
travail" et "prix du travail" par ]es termes plus exacts "valeur de
la force de travail" et "prix de la force du travail" introduits par
Marx. (N.R.)
[8] Le
lumpenprolétariat (terme emprunté de l'allemand où le mot "Lumpen"
veut dire "haillons"), éléments déclassés, voyous, mendiants,
voleurs, etc. Le lumpenprolétariat est incapable de mener une lutte
politique organisée; son instabilité morale, son penchant pour
l'aventure permettent à la bourgeoisie d'utiliser ses représentants
comme briseurs de grève, membres des bandes de pogrom, etc. (N.R.)
***
II -
Prolétaires et communistes
Quelle est la position des
communistes par rapport à l'ensemble des prolétaires ?
Les communistes ne forment pas un
parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.
Ils n'ont point d'intérêts qui
les séparent de l'ensemble du prolétariat.
Ils n'établissent pas de
principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le
mouvement ouvrier.
Les communistes ne se distinguent
des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les
différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant
et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et
communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que
traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent
toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.
Pratiquement, les communistes
sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous
les pays, la fraction qui stimule toutes les autres; théoriquement,
ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence
claire des conditions, de la marche et des fins générales du
mouvement prolétarien.
Le but immédiat des communistes
est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des
prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise,
conquête du pouvoir politique par le prolétariat.
Les conceptions théoriques des
communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes
inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde.
Elles ne sont que l'expression
générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante,
d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux. L'abolition des
rapports de propriété qui ont existé jusqu'ici n'est pas le
caractère distinctif du communisme.
Le régime de la propriété a subi
de continuels changements, de continuelles transformations
historiques.
La Révolution française, par
exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la propriété
bourgeoise
Ce qui caractérise le communisme,
ce n'est pas l'abolition de la propriété en général, mais
l'abolition de la propriété bourgeoise.
Or, la propriété privée
d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus
parfaite expression du mode production et d'appropriation basé sur
des antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les
autres.
En ce sens, les communistes
peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition
de la propriété privée.
On nous a reproché, à nous autres
communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise,
fruit du travail de l'individu, propriété que l'on déclare être la
base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance
individuelle.
La propriété personnelle, fruit
du travail et du mérite ! Veut-on parler de cette forme de propriété
antérieure à la propriété bourgeoise qu'est la propriété du petit
bourgeois du petit paysan ? Nous n'avons que faire de l'abolir, le
progrès de l'industrie l'a abolie et continue à l'abolir chaque
jour.
Ou bien veut-on parler de la
propriété privée d'aujourd'hui, de la propriété bourgeoise ?
Mais est-ce que le travail
salarié, le travail du prolétaire crée pour lui de la propriété ?
Nullement. Il crée le capital, c'est-à-dire la propriété qui
exploite le travail salarié, et qui ne peut s'accroître qu'à la
condition de produire encore et encore du travail salarié, afin de
l'exploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété se meut
entre ces deux termes antinomiques; le Capital et le Travail.
Examinons les deux termes de cette antinomie.
Etre capitaliste, c'est occuper
non seulement une position purement personnelle, mais encore une
position sociale dans la production. Le capital est un produit
collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l'activité en
commun de beaucoup d'individu, et même, en dernière analyse, que par
l'activité en commun de tous les individus, de toute la société.
Le capital n'est donc pas une
puissance personnelle; c'est une puissance sociale.
Dès lors, si le capital est
transformé en propriété commune appartenant à tous les membres de la
société, ce n'est pas une propriété personnelle qui se change en
propriété commune. Seul le caractère social de la propriété change.
Il perd son caractère de classe.
Arrivons au travail salarié.
Le prix moyen du travail salarié,
c'est le minimum du salaire, c'est-à-dire la somme des moyens de
subsistance nécessaires pour maintenir en vie l'ouvrier en tant
qu'ouvrier. Par conséquent, ce que l'ouvrier s'approprie par son
labeur est tout juste suffisant pour reproduire sa vie ramenée à sa
plus simple expression. Nous ne voulons en aucune façon abolir cette
appropriation personnelle des produits du travail, indispensable à
la reproduction de la vie du lendemain, cette appropriation ne
laissant aucun profit net qui confère un pouvoir sur le travail
d'autrui. Ce que nous voulons, c'est supprimer ce triste mode
d'appropriation qui fait que l'ouvrier ne vit que pour accroître le
capital, et ne vit qu'autant que l'exigent les intérêts de la classe
dominante. Dans la société bourgeoise, le travail vivant n'est qu'un
moyen d'accroître le travail accumulé. Dans la société communiste le
travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir, d'enrichir et
d'embellir l'existence des travailleurs.
Dans la société bourgeoise, le
passé domine donc le présent; dans la société communiste c'est le
présent qui domine le passé. Dans la société bourgeoise, le capital
est indépendant et personnel, tandis que l'individu qui travaille
n'a ni indépendance, ni personnalité.
Et c'est l'abolition d'un pareil
état de choses que la bourgeoisie flétrit comme l'abolition de
l'individualité et de la liberté ! Et avec raison. Car il s'agit
effectivement d'abolir l'individualité, l'indépendance, la liberté
bourgeoises.
Par liberté, dans les conditions
actuelles de la production bourgeoise, on entend la liberté de
commerce, la liberté d'acheter et de vendre.
Mais si le trafic disparaît, le
libre trafic disparaît aussi. Au reste, tous les grands mots sur la
liberté du commerce, de même que toutes les forfanteries libérales
de notre bourgeoisie, n'ont un sens que par contraste avec le trafic
entravé avec le bourgeois asservi du moyen âge; ils n'ont aucun sens
lorsqu'il s'agit de l'abolition, par le communisme, du trafic, du
régime bourgeois de la production et de la bourgeoisie elle-même.
Vous êtes saisis d'horreur parce
que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre
société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de
ses membres. C est précisément parce qu'elle n'existe pas pour ces
neuf dixièmes qu'elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de
vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu'à la
condition que l'immense majorité soit frustrée de toute propriété.
En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à
vous. En vérité, c'est bien ce que nous voulons.
Dès que le travail ne peut plus
être converti en capital, en argent, en rente foncière, bref en
pouvoir social capable d'être monopolisé, c'est-à-dire dès que la
propriété individuelle ne peut plus se transformer en propriété
bourgeoise, vous déclarez que l'individu est supprimé.
Vous avouez donc que, lorsque
vous parlez de l'individu, vous n'entendez parler que du bourgeois,
du propriétaire. Et cet individu-là, certes, doit être supprimé.
Le communisme n'enlève à personne
le pouvoir de s'approprier des produits sociaux; il n'ôte que le
pouvoir d'asservir à l'aide de cette appropriation le travail
d'autrui.
On a objecté encore qu'avec
l'abolition de la propriété privée toute activité cesserait, qu'une
paresse générale s'emparerait du monde.
Si cela était, il y a beau temps
que la société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque,
dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et que ceux
qui gagnent ne travaillent pas. Toute l'objection se réduit à cette
tautologie qu'il n'y a plus de travail salarié du moment qu'il n'y a
plus de capital.
Les accusations portées contre le
monde communiste de production et d'appropriation des produits
matériels l'ont été également contre la production et
l'appropriation des oeuvres de l'esprit. De même que, pour le
bourgeois, la disparition de la propriété de classe équivaut à la
disparition de toute production, de même la disparition de la
culture de classe signifie, pour lui, la disparition de toute
culture.
La culture dont il déplore la
perte n'est pour l'immense majorité qu'un dressage qui en fait des
machines.
Mais inutile de nous chercher
querelle, si c'est pour appliquer à l'abolition de la propriété
bourgeoise l'étalon de vos notions bourgeoises de liberté, de
culture, de droit, etc. Vos idées résultent elles-mêmes du régime
bourgeois de production et de propriété, comme votre droit n'est que
la volonté de votre classe érigée en loi, volonté dont le contenu
est déterminé par les conditions matérielles d'existence de votre
classe.
La conception intéressée qui vous
fait ériger en lois éternelles de la nature et de la raison vos
rapports de production et de propriété - rapports transitoires que
le cours de la production fait disparaître - , cette conception,
vous la partagez avec toutes les classes dirigeantes aujourd'hui
disparues.
Ce que vous admettez pour la
propriété antique, ce que vous admettez pour la propriété féodale,
vous ne pouvez plus l'admettre pour la propriété bourgeoise.
L'abolition de la famille ! Même
les plus radicaux s'indignent de cet infâme dessein des communistes.
Sur quelle base repose la famille
bourgeoise d'à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La
famille, dans sa plénitude, n'existe que pour la bourgeoisie; mais
elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour
le prolétaire et la prostitution publique.
La famille bourgeoise s'évanouit
naturellement avec l'évanouissement de son corollaire, et l'une et
l'autre disparaissent avec la disparition du capital.
Nous reprochez-vous de vouloir
abolir l'exploitation des enfants par leurs parents ? Ce crime-là,
nous l'avouons.
Mais nous brisons, dites-vous,
les liens les plus intimes, en substituant à l'éducation par la
famille l'éducation par la société.
Et votre éducation à vous,
n'est-elle pas, elle aussi, déterminée par la société ? Déterminée
par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants,
par l'immixtion directe ou non de la société, par l'école, etc. ?
Les communistes n'inventent pas l'action de la société sur
l'éducation; ils en changent seulement le caractère et arrachent
l'éducation à l'influence de la classe dominante.
Les déclamations bourgeoises sur
la famille et l'éducation, sur les doux liens qui unissent l'enfant
à ses parents deviennent de plus en plus écoeurantes, à mesure que
la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire
et transforme les enfants en simples articles de commerce, en
simples instruments de travail.
Mais la bourgeoisie tout entière
de s'écrier en choeur : Vous autres, communistes, vous voulez
introduire la communauté des femmes !
Pour le bourgeois, sa femme n'est
autre chose qu'un instrument de production. Il entend dire que les
instruments de production doivent être exploités en commun et il
conclut naturellement que les femmes elles-mêmes partageront le sort
commun de la socialisation.
Il ne soupçonne pas qu'il s'agit
précisément d'arracher la femme à son rôle actuel de simple
instrument de production.
Rien de plus grotesque,
d'ailleurs, que l'horreur ultra-morale qu'inspire à nos bourgeois la
prétendue communauté officielle des femmes que professeraient les
communistes. Les communistes n'ont pas besoin d'introduire la
communauté des femmes; elle a presque toujours existé.
Nos bourgeois, non contents
d'avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires,
sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir
singulier à se cocufier mutuellement.
Le mariage bourgeois est, en
réalité, la communauté des femmes mariées. Tout au plus pourrait-on
accuser les communistes de vouloir mettre à la place d'une
communauté des femmes hypocritement dissimulée une communauté
franche et officielle. Il est évident, du reste, qu'avec l'abolition
du régime de production actuel, disparaîtra la communauté des femmes
qui en découle, c'est-à-dire la prostitution officielle et non
officielle.
En outre, on a accusé les
communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité.
Les ouvriers n'ont pas de patrie.
On ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. Comme le prolétariat de
chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique,
s'ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la
nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens
bourgeois du mot.
Déjà les démarcations nationales
et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus
avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le
marché mondial, l'uniformité de la production industrielle et les
conditions d'existence qu'ils entraînent.
Le prolétariat au pouvoir les
fera disparaître plus encore. Son action commune, dans les pays
civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son
émancipation.
Abolissez l'exploitation de
l'homme par l'homme, et vous abolirez l'exploitation d'une nation
par une autre nation.
Du jour où tombe l'antagonisme
des classes à l'intérieur de la nation, tombe également l'hostilité
des nations entre elles.
Quant aux accusations portées
d'une façon générale contre le communisme, à des points de vue
religieux, philosophiques et idéologiques, elles ne méritent pas un
examen approfondi.
Est-il besoin d'une grande
perspicacité pour comprendre que les idées, les conceptions et les
notions des hommes, en un mot leur conscience, changent avec tout
changement survenu dans leurs conditions de vie, leurs relations
sociales leur existence sociale ?
Que démontre l'histoire des
idées, si ce n'est que la production intellectuelle se transforme
avec la production matérielle ? Les idées dominantes d'une époque
n'ont jamais été que les idées de la classe dominante.
Lorsqu'on parle d'idées qui
révolutionnent une société tout entière, on énonce seulement ce fait
que, dans le sein de la vieille société, les éléments d'une société
nouvelle se sont formés et que la dissolution des vieilles idées
marche de pair avec la dissolution des anciennes conditions
d'existence.
Quand le monde antique était à
son déclin, les vieilles religions furent vaincues par la religion
chrétienne. Quand, au XVIIIe siècle, les idées chrétiennes cédèrent
la place aux idées de progrès, la société féodale livrait sa
dernière bataille à la bourgeoisie, alors révolutionnaire. Les idées
de liberté de conscience, de liberté religieuse ne firent que
proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine du
savoir.
"Sans doute, dira-t-on, les idées
religieuses, morales philosophiques, politiques, juridiques, etc.,
se sont modifiées au cours du développement historique. Mais la
religion, la morale, la philosophie, la politique, le droit se
maintenaient toujours à travers ces transformations.
"Il y a de plus des vérités
éternelles, telles que la liberté, la justice, etc., qui sont
communes à tous les régimes sociaux. Or, le communisme abolit les
vérités éternelles, il abolit la religion et la morale au lieu d'en
renouveler la forme, et cela contredit tout le développement
historique antérieur."
A quoi se réduit cette accusation
? L'histoire de toute la société jusqu'à nos jours était faite
d'antagonismes de classes, antagonismes qui, selon les époques, ont
revêtu des formes différentes.
Mais, quelle qu'ait été la forme
revêtue par ces antagonismes, l'exploitation d'une partie de la
société par l'autre est un fait commun à tous les siècles passés.
Donc, rien d'étonnant si la conscience sociale de tous les siècles,
en dépit de toute sa variété et de sa diversité, se meut dans
certaines formes communes, formes de conscience qui ne se
dissoudront complètement qu'avec l'entière disparition de
l'antagonisme des classes.
La révolution communiste est la
rupture la plus radicale avec le régime traditionnel de propriété;
rien d'étonnant si, dans le cours de son développement, elle rompt
de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles.
Mais laissons là les objections
faites par la bourgeoisie au communisme.
Nous avons déjà vu plus haut que
la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du
prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie.
Le prolétariat se servira de sa
suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à
la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production
entre les mains de l'Etat, c'est-à-dire du prolétariat organisé en
classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des
forces productives
Cela ne pourra naturellement se
faire, au début, que par une violation despotique du droit de
propriété et du régime bourgeois de production, c'est-à-dire par des
mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et
insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent
elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le
mode de production tout entier.
Ces mesures, bien entendu, seront
fort différentes dans les différents pays.
Cependant, pour les pays les plus
avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être
mises en application :
1.
Expropriation de la propriété
foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l'Etat.
2.
Impôt fortement progressif.
3.
Abolition de l'héritage.
4.
Confiscation des biens de tous les
émigrés et rebelles.
5.
Centralisation du crédit entre les
mains de l'Etat, au moyen d'une banque nationale, dont le capital
appartiendra à l'Etat et qui jouira d'un monopole exclusif.
6.
Centralisation entre les mains de l'Etat
de tous les moyens de transport.
7.
Multiplication des manufactures
nationales et des instruments de production; défrichement des
terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d'après un
plan d'ensemble.
8.
Travail obligatoire pour tous;
organisation d'armées industrielles, particulièrement pour
l'agriculture.
9.
Combinaison du travail agricole et
du travail industriel; mesures tendant à faire graduellement
disparaître la distinction entre la ville et la campagne.
10.
Education publique et gratuite de
tous les enfants. Abolition du travail des enfants dans les
fabriques tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Combinaison de
l'éducation avec la production matérielle, etc.
Les antagonismes des classes une
fois disparus dans le cours du développement, toute la production
étant concentrée dans les mains des individus associés, alors le
pouvoir public perd son caractère politique. Le pouvoir politique, à
proprement parler, est le pouvoir organisé d'une classe pour
l'oppression d'une autre. Si le prolétariat, dans sa lutte contre la
bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s'il s'érige par une
révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit
par la violence l'ancien régime de production, il détruit, en même
temps que ce régime de production, les conditions de l'antagonisme
des classes, il détruit les classes en général et, par là même, sa
propre domination comme classe.
A la place de l'ancienne société
bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit
une association où le libre développement de chacun est la condition
du libre développement de tous.
***
III -
Littérature socialiste et communiste
1. Le
socialisme réactionnaire
< H4>
Par leur position historique, les
aristocraties française et anglaise se trouvèrent appelées à écrire
des pamphlets contre la société bourgeoise. Dans la révolution
française de juillet 1830, dans le mouvement anglais pour la Réforme
[1] elles avaient succombé une fois de plus sous les coups de cette
arriviste abhorrée. Pour elles, il ne pouvait plus être question
d'une lutte politique sérieuse. Il ne leur restait plus que la lutte
littéraire. Or, même dans le domaine littéraire, la vieille
phraséologie de la Restauration [2] était devenue impossible. Pour
se créer des sympathies, il fallait que l'aristocratie fît semblant
de perdre de vue ses intérêts propres et de dresser son acte
d'accusation contre la bourgeoisie dans le seul intérêt de la classe
ouvrière exploitée. Elle se ménageait de la sorte la satisfaction de
chansonner son nouveau maître et d'oser lui fredonner à l'oreille
des prophéties d'assez mauvais augure.
Ainsi naquit le socialisme féodal
où se mêlaient jérémiades et libelles, échos du passé et grondements
sourds de l'avenir. Si parfois sa critique amère, mordante et
spirituelle frappait la bourgeoisie au cœur, son impuissance absolue
à comprendre la marche de l'histoire moderne était toujours assurée
d'un effet comique.
En guise de drapeau, ces
messieurs arboraient la besace du mendiant, afin d'attirer à eux le
peuple; mais, dès que le peuple accourut, il aperçut les vieux
blasons féodaux dont s'ornait leur derrière et il se dispersa avec
de grands éclats de rire irrévérencieux.
Une partie des légitimistes [3]
français et la Jeune Angleterre [4] ont donné au monde ce spectacle.
Quand les champions de la
féodalité démontrent que le mode d'exploitation féodal était autre
que celui de la bourgeoisie, ils n'oublient qu'une chose : c'est que
la féodalité exploitait dans des circonstances et des conditions
tout à fait différentes et aujourd'hui périmées. Quand ils font
remarquer que, sous le régime féodal, le prolétariat moderne
n'existait pas, ils n'oublient qu'une chose : c'est que la
bourgeoisie, précisément, a nécessairement jailli de leur
organisation sociale.
Ils déguisent si peu, d'ailleurs,
le caractère réactionnaire de leur critique que leur principal grief
contre la bourgeoisie est justement de dire qu'elle assure, sous son
régime le développement d'une classe qui fera sauter tout l'ancien
ordre social.
Ils reprochent plus encore à la
bourgeoisie d'avoir produit un prolétariat révolutionnaire que
d'avoir créé le prolétariat en général.
Aussi dans la lutte politique
prennent-ils une part active à toutes les mesures de violence contre
la classe ouvrière. Et dans leur vie de tous les jours, en dépit de
leur phraséologie pompeuse, ils s'accommodent très bien de cueillir
les pommes d'or et de troquer la fidélité, l'amour et l'honneur
contre le commerce de la laine, de la betterave à sucre et de
l'eau-de-vie [5].
De même que le prêtre et le
seigneur féodal marchèrent toujours la main dans la main, de même le
socialisme clérical marche côte à côte avec le socialisme féodal.
Rien n'est plus facile que de
donner une teinture de socialisme à l'ascétisme chrétien. Le
christianisme ne s'est-il pas élevé lui aussi contre la propriété
privée, le mariage, l'Etat ? Et à leur place n'a-t-il pas prêché la
charité et la mendicité, le célibat et la mortification de la chair,
la vie monastique et l'Eglise ? Le socialisme chrétien n'est que
l'eau bénite avec laquelle le prêtre consacre le dépit de
l'aristocratie.
b) Le socialisme petit-bourgeois
L'aristocratie féodale n'est pas
la seule classe qu'ait ruinée la bourgeoisie, elle n'est pas la
seule classe dont les conditions d'existence s'étiolent et
dépérissent dans la société bourgeoise moderne. Les bourgeois et les
petits paysans du moyen âge étaient les précurseurs de la
bourgeoisie moderne. Dans les pays où l'industrie et le commerce
sont moins développés, cette classe continue à végéter à côté de la
bourgeoisie florissante.
Dans les pays où s'épanouit la
civilisation moderne, il s'est formé une nouvelle classe de petits
bourgeois qui oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie;
fraction complémentaire de la société bourgeoise, elle se
reconstitue sans cesse; mais, par suite de la concurrence, les
individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités dans le
prolétariat, et, qui plus est, avec le développement progressif de
la grande industrie, ils voient approcher l'heure où ils
disparaîtront totalement en tant que fraction autonome de la société
moderne, et seront remplacés dans le commerce, la manufacture et
l'agriculture par des contremaîtres et des employés.
Dans les pays comme la France, où
les paysans forment bien plus de la moitié de la population, il est
naturel que des écrivains qui prenaient fait et cause pour le
prolétariat contre la bourgeoisie aient appliqué à leur critique du
régime bourgeois des critères petits-bourgeois et paysans et qu'ils
aient pris parti pour les ouvriers du point de vue de la petite
bourgeoisie. Ainsi, se forma le socialisme petit-bourgeois. Sismondi
[6] est le chef de cette littérature, non seulement en France, mais
en Angleterre aussi.
Ce socialisme analysa avec
beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la
production moderne. Il mit à nu les hypocrites apologies des
économistes. Il démontra d'une façon irréfutable les effets
meurtriers du machinisme et de la division du travail, la
concentration des capitaux et de la propriété foncière, la
surproduction, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois
et des paysans, la misère du prolétariat, l'anarchie dans la
production, la criante disproportion dans la distribution des
richesses, la guerre d'extermination industrielle des nations entre
elles, la dissolution des vieilles moeurs, des vieilles relations
familiales, des vieilles nationalités.
A en juger toutefois d'après son
contenu positif, ou bien ce socialisme entend rétablir les anciens
moyens de production et d'échange, et, avec eux, l'ancien régime de
propriété et toute l'ancienne société, ou bien il entend faire
entrer de force les moyens modernes de production et d'échange dans
le cadre étroit de l'ancien régime de propriété qui a été brisé, et
fatalement brisé, par eux. Dans l'un et l'autre cas, ce socialisme
est à la fois réactionnaire et utopique.
Pour la manufacture, le régime
corporatif; pour l'agriculture, le régime patriarcal : voilà son
dernier mot.
Au dernier terme de son
évolution, cette école est tombée dans le lâche marasme des
lendemains d'ivresse.
c) Le socialisme allemand ou
socialisme "vrai"
La littérature socialiste et
communiste de la France, née sous la pression d'une bourgeoisie
dominante, expression littéraire de la révolte contre cette
domination, fut introduite en Allemagne au moment où la bourgeoisie
commençait sa lutte contre l'absolutisme féodal.
Philosophes, demi-philosophes et
beaux esprits allemands se jetèrent avidement sur cette littérature,
mais ils oublièrent seulement qu'avec l'importation de la
littérature française en Allemagne, les conditions de vie de la
France n'y avaient pas été simultanément introduites. Par rapport
aux conditions de vie allemandes, cette littérature française
perdait toute signification pratique immédiate et prit un caractère
purement littéraire. Elle ne devait plus paraître qu'une spéculation
oiseuse sur la réalisation de la nature humaine. Ainsi, pour les
philosophes allemands du XVIIIe siècle, les revendications de la
première Révolution française n'étaient que les revendications de la
"raison pratique" en général, et les manifestations de la volonté
des bourgeois révolutionnaires de France n'exprimaient à leurs yeux
que les lois de la volonté pure, de la volonté telle qu'elle doit
être, de la volonté véritablement humaine.
L'unique travail des littérateurs
allemands, ce fut de mettre à l'unisson les nouvelles idées
françaises et leur vieille conscience philosophique, ou plutôt de
s'approprier les idées françaises en partant de leur point de vue
philosophique.
Ils se les approprièrent comme on
fait d'une langue étrangère par la traduction.
On sait comment les moines
recouvraient les manuscrits des oeuvres classiques de l'antiquité
païenne d'absurdes légendes de saints catholiques. A l'égard de la
littérature française profane, les littérateurs allemands
procédèrent inversement. Ils glissèrent leurs insanités
philosophiques sous l'original français. Par exemple, sous la
critique française du régime de l'argent, ils écrivirent "aliénation
de la nature humaine", sous la critique française de l'Etat
bourgeois, ils écrivirent "abolition du règne de l'universalité
abstraite", et ainsi de suite.
La substitution de cette
phraséologie philosophique aux développements français, ils la
baptisèrent : "philosophie de l'action", "socialisme vrai", "science
allemande du socialisme", "justification philosophique du
socialisme"' etc.
De cette façon on émascula
formellement la littérature socialiste et communiste française. Et,
comme elle cessait d'être l'expression de la lutte d'une classe
contre une autre entre les mains des Allemands, ceux-ci se
félicitèrent de s'être élevés au-dessus de l'"étroitesse française"
et d'avoir défendu non pas de vrais besoins, mais le besoin du vrai;
non pas les intérêts du prolétaire, mais les intérêts de l'être
humain, de l'homme en général, de l'homme qui n'appartient à aucune
classe ni à aucune réalité et qui n'existe que dans le ciel embrumé
de l'imagination philosophique.
Ce socialisme allemand, qui
prenait si solennellement au sérieux ses maladroits exercices
d'écolier et qui les claironnait avec un si bruyant charlatanisme,
perdit cependant peu à peu son innocence pédantesque.
Le combat de la bourgeoisie
allemande et surtout de la bourgeoisie prussienne contre les féodaux
et la monarchie absolue, en un mot le mouvement libéral, devint plus
sérieux.
De la sorte, le "vrai" socialisme
eut l'occasion tant souhaitée d'opposer au mouvement politique les
revendications socialistes. Il put lancer les anathèmes
traditionnels contre le libéralisme, le régime représentatif, la
concurrence bourgeoise, la liberté bourgeoise de la presse, le droit
bourgeois, la liberté et l'égalité bourgeoises; il put prêcher aux
masses qu'elles n'avaient rien à gagner, mais au contraire, tout à
perdre à ce mouvement bourgeois. Le socialisme allemand oublia, fort
à propos, que la critique française, dont il était l'insipide écho,
supposait la société bourgeoise moderne avec les conditions
matérielles d'existence qui y correspondent et une Constitution
politique appropriée, toutes choses que, pour l'Allemagne, il
s'agissait précisément encore de conquérir.
Pour les gouvernements absolus de
l'Allemagne, avec leur cortège de prêtres, de pédagogues, de
hobereaux et de bureaucrates, ce socialisme devint, contre la
bourgeoisie menaçante, l'épouvantail rêvé.
Il ajouta son hypocrisie
doucereuse aux coups de fouet et aux coups de fusil par lesquels ces
mêmes gouvernements répondaient aux émeutes des ouvriers allemands.
Si le "vrai" socialisme devint
ainsi une arme contre la bourgeoisie allemande aux mains des
gouvernements, il représentait directement, en outre, un intérêt
réactionnaire, l'intérêt de la petite bourgeoisie allemande. La
classe des petits bourgeois léguée par le XVIe siècle, et depuis
lors sans cesse renaissante sous des formes diverses, constitue pour
l'Allemagne la vraie base sociale du régime établi.
La maintenir, c'est maintenir en
Allemagne le régime existant. La suprématie industrielle et
politique de la grande bourgeoisie menace cette petite bourgeoisie
de déchéance certaine, par suite de la concentration des capitaux,
d'une part, et de l'apparition d'un prolétariat révolutionnaire,
d'autre part. Le "vrai" socialisme lui parut pouvoir faire d'une
pierre deux coups. Il se propagea comme une épidémie.
Des étoffes légères de la
spéculation, les socialistes allemands firent un ample vêtement,
brodé des fines fleurs de leur rhétorique, tout imprégné d'une
chaude rosée sentimentale, et ils en habillèrent le squelette de
leurs "vérités éternelles", ce qui, auprès d'un tel public, ne fit
qu'activer l'écoulement de leur marchandise.
De son côté, le socialisme
allemand comprit de mieux en mieux que c'était sa vocation d'être le
représentant grandiloquent de cette petite bourgeoisie.
Il proclama que la nation
allemande était la nation exemplaire et le philistin allemand,
l'homme exemplaire. A toutes les infamies de cet homme exemplaire,
il donna un sens occulte, un sens supérieur et socialiste qui leur
faisait signifier le contraire de ce qu'elles étaient. Il alla
jusqu'au bout, s'élevant contre la tendance "brutalement
destructive" du communisme et proclamant qu'il planait
impartialement au-dessus de toutes les luttes de classes. A quelques
exceptions près, toutes les publications prétendues socialistes ou
communistes qui circulent en Allemagne appartiennent à cette sale et
énervante littérature [7].
2. Le
socialisme conservateur ou bourgeois
Une partie de la bourgeoisie
cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider
la société bourgeoise.
Dans cette catégorie, se rangent
les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui
s'occupent d'améliorer le sort de la classe ouvrière, d'organiser la
bienfaisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de
tempérance, bref, les réformateurs en chambre de tout acabit. Et
l'on est allé jusqu'à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes
complets.
Citons, comme exemple, la
Philosophie de la misère de Proudhon.
Les socialistes bourgeois veulent
les conditions de vie de la société moderne sans les luttes et les
dangers qui en découlent fatalement. Ils veulent la société
actuelle, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et la
dessolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La
bourgeoisie; comme de juste, se représente le monde où elle domine
comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise
plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu'il
somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d'entrer dans la
nouvelle Jérusalem, il ne fait que l'inviter, au fond, à s'en tenir
à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception
haineuse qu'il s'en fait.
Une autre forme de socialisme,
moins systématique, mais plus pratique, essaya de dégoûter les
ouvriers de tout mouvement révolutionnaire, en leur démontrant que
ce n'était pas telle ou telle transformation politique, mais
seulement une transformation des conditions de la vie matérielle,
des rapports économiques, qui pouvait leur profiter. Notez que, par
transformation des conditions de la vie matérielle, ce socialisme
n'entend aucunement l'abolition du régime de production bourgeois,
laquelle n'est possible que par la révolution, mais uniquement la
réalisation de réformes administratives sur la base même de la
production bourgeoise, réformes qui, par conséquent, ne changent
rien aux rapports du Capital et du Salariat et ne font, tout au
plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et
alléger le budget de l'Etat.
Le socialisme bourgeois n'atteint
son expression adéquate que lorsqu'il devient une simple figure de
rhétorique.
Le libre-échange, dans l'intérêt
de la classe ouvrière ! Des droits protecteurs, dans l'intérêt de la
classe ouvrière ! Des prisons cellulaires, dans l'intérêt de la
classe ouvrière ! Voilà le dernier mot du socialisme bourgeois, le
seul qu'il ait dit sérieusement.
Car le socialisme bourgeois tient
tout entier dans cette affirmation que les bourgeois sont des
bourgeois - dans l'intérêt de la classe ouvrière.
3. Le
socialisme et le communisme critico-utopiques
Il ne s'agit pas ici de la
littérature qui, dans toutes les grandes révolutions modernes, a
formulé les revendications du prolétariat (écrits de Babeuf, etc.).
Les premières tentatives directes
du prolétariat pour faire prévaloir ses propres intérêts de classe,
faites en un temps d'effervescence générale, dans la période du
renversement de la société féodale, échouèrent nécessairement, tant
du fait de l'état embryonnaire du prolétariat lui-même que du fait
de l'absence des conditions matérielles de son émancipation,
conditions qui ne peuvent être que le résultat de l'époque
bourgeoise. La littérature révolutionnaire qui accompagnait ces
premiers mouvements du prolétariat a forcément un contenu
réactionnaire. Elle préconise un ascétisme universel et un
égalitarisme grossier.
Les systèmes socialistes et
communistes proprement dits, les systèmes de Saint-Simon , de
Fourier, d'Owen, etc., font leur apparition dans la première période
de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, période décrite
ci-dessus (voir "Bourgeois et prolétaires").
Les inventeurs de ces systèmes se
rendent bien compte de l'antagonisme des classes, ainsi que de
l'action d'éléments dissolvants dans la société dominante elle-même.
Mais ils n'aperçoivent du côté du prolétariat aucune initiative
historique, aucun mouvement politique qui lui soit propre.
Comme le développement de
l'antagonisme des classes marche de pair avec le développement de
l'industrie, ils n'aperçoivent pas davantage les conditions
matérielles de l'émancipation du prolétariat et se mettent en quête
d'une science sociale, de lois sociales, dans le but de créer ces
conditions.
A l'activité sociale, ils
substituent leur propre ingéniosité; aux conditions historiques de
l'émancipation, des conditions fantaisistes; à l'organisation
graduelle et spontanée du prolétariat en classe, une organisation de
la société fabriquée de toutes pièces par eux-mêmes. Pour eux,
l'avenir du monde se résout dans la propagande et la mise en
pratique de leurs plans de société.
Dans la confection de ces plans,
toutefois, ils ont conscience de défendre avant tout les intérêts de
la classe ouvrière, parce qu'elle est la classe la plus souffrante.
Pour eux le prolétariat n'existe que sous cet aspect de la classe la
plus souffrante.
Mais la forme rudimentaire de la
lutte des classes, ainsi que leur propre position sociale les
portent à se considérer comme bien au-dessus de tout antagonisme de
classes. Ils désirent améliorer les conditions matérielles de la vie
pour tous les membres de la société, même les plus privilégiés. Par
conséquent, ils ne cessent de faire appel à la société tout entière
sans distinction, et même ils s'adressent de préférence à la classe
régnante. Car, en vérité, il suffit de comprendre leur système pour
reconnaître que c'est le meilleur de tous les plans possibles de la
meilleure des sociétés possibles.
Ils repoussent donc toute action
politique et surtout toute action révolutionnaire; ils cherchent à
atteindre leur but par des moyens pacifiques et essayent de frayer
un chemin au nouvel évangile social par la force de l'exemple, par
des expériences en petit qui échouent naturellement toujours.
La peinture fantaisiste de la
société future, à une époque où le prolétariat, peu développé
encore, envisage sa propre situation d'une manière elle-même
fantaisiste, correspond aux premières aspirations instinctives des
ouvriers vers une transformation complète de la société.
Mais les écrits socialistes et
communistes renferment aussi des éléments critiques. Ils attaquent
la société existante dans ses bases. Ils ont fourni, par conséquent,
en leur temps, des matériaux d'une grande valeur pour éclairer les
ouvriers. Leurs propositions positives en vue de la société future -
suppression de l'antagonisme entre la ville et la campagne,
abolition de la famille, du gain privé et du travail salarié,
proclamation de l'harmonie sociale et transformation de l'Etat en
une simple administration de la production - , toutes ces
propositions ne font qu'annoncer la disparition de l'antagonisme de
classe, antagonisme qui commence seulement à se dessiner et dont les
faiseurs de systèmes ne connaissent encore que les premières formes
indistinctes et confuses. Aussi, ces propositions n'ont-elles encore
qu'un sens purement utopique.
L'importance du socialisme et du
communisme critico-utopiques est en raison inverse du développement
historique. A mesure que la lutte des classes s'accentue et prend
forme, cette façon de s'élever au-dessus d'elle par l'imagination,
cette opposition imaginaire qu'on lui fait, perdent toute valeur
pratique, toute justification théorique. C'est pourquoi, si, à
beaucoup d'égards, les auteurs de ces systèmes étaient des
révolutionnaires, les sectes que forment leurs disciples sont
toujours réactionnaires, car ces disciples s'obstinent à maintenir
les vieilles conceptions de leurs maîtres en face de l'évolution
historique du prolétariat. Ils cherchent donc, et en cela ils sont
logiques, à émousser la lutte des classes et à concilier les
antagonismes. Ils continuent à rêver la réalisation expérimentale de
leurs utopies sociales - établissement de phalanstères isolés [8],
création de home-colonies, fondation d'une petite Icarie [9],
édition in-douze de la Nouvelle Jérusalem, - et, pour la
construction de tous ces châteaux en Espagne, ils se voient forcés
de faire appel au coeur et à la caisse des philanthropes bourgeois.
Petit à petit, ils tombent dans la catégorie des socialistes
réactionnaires ou conservateurs dépeints plus haut et ne s'en
distinguent plus que par un pédantisme plus systématique et une foi
superstitieuse et fanatique dans l'efficacité miraculeuse de leur
science sociale.
Ils s'opposent donc avec
acharnement à toute action politique de la classe ouvrière, une
pareille action ne pouvant provenir, à leur avis, que d'un manque de
foi aveugle dans le nouvel évangile.
Les owenistes en Angleterre, les
fouriéristes en France réagissent les uns contre les chartistes
[10], les autres contre les réformistes [11].
Notes
[1] Il s'agit du
mouvement de la réforme du droit électoral dont le bill fut adopté
par la Chambre des Communes en 1831 et ratifié par la Chambre des
Lords en juin 1832 Cette réforme visait à saper le monopole
politique des aristocrates —propriétaires fonciers et magnats de la
finance— et ouvrit l'accès du parlement aux représentants de la
bourgeoisie industrielle. Le prolétariat et la petite bourgeoisie,
les principaux protagonistes de la lutte pour la réforme, furent
dupés par la bourgeoisie libérale et n'obtinrent pas de droits
électoraux. (N.R.)
[2] Il ne s'agit pas
de la Restauration anglaise de 1660-1689, mais de la Restauration française de
1814-1830. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de 1888.)
[3] Légitimistes,
partisans de la dynastie "légitime" des Bourbons détrônés en 1830
qui représentait les intérêts de la grande propriété terrienne
héréditaire. Dans leur lutte contre la dynastie régnante des
Orléans, qui s'appuyait sur l'aristocratie financière et la grande
bourgeoisie, les légitimistes recouraient souvent à la démagogie
sociale, se faisant passer pour défenseurs des travailleurs contre
les exploiteurs bourgeois. (N.R.)
[4] La "Jeune
Angleterre", groupe de politiciens et hommes de lettre anglais
appartenant au parti conservateur (les tories), formé au début des
années 40 du XIX° siècle. Traduisant le mécontentement de
l'aristocratie foncière contre l'accroissement de la puissance
économique et politique de la bourgeoisie, les hommes d'action de la
"Jeune Angleterre" avaient recours à des procédés démagogiques pour
utiliser la classe ouvrière dans leur lutte contre la bourgeoisie. (N.R.)
[5] Cela concerne
principalement l'Allemagne où l'aristocratie agraire et les
hobereaux exploitent la majeure partie de leurs terres pour leur
propre compte, à l'aide des gérants; ils sont en outre de gros
propriétaires de sucreries et d'entreprises vinicoles. Les plus
riches aristocrates anglais n'en sont pas encore là; toutefois ils
savent comment il faut récupérer les pertes occasionnées par les
chutes de rente, en se faisant représenter par des fondateurs de
sociétés anonymes plus ou moins douteuses (Note d'Engels pour
l'édition anglaise de 1888.)
[6] Sismondi
Jean Charles Léonard (Sismonde de) (1773-1842), historien et
économiste suisse, représentant du socialisme petit-bourgeois.
Sismondi ne comprenait pas les tendances progressistes de la grande
production capitaliste et cherchait les modèles dans les vieux us et
coutumes; i1 estima nécessaire de suivre l'exemple des anciennes
corporations dans l'organisation de l'industrie et, dans
l'agriculture celui de la vieille agriculture patriarcale bien que
cela ne correspondît point aux conditions économiques modifiées. (N.R.)
[7] La tourmente
révolutionnaire de 1848 a balayé toute cette pitoyable école et fait
passer à ses partisans le goût de faire encore du socialisme. Le
principal représentant et le type classique de cette école est Karl
Grün. (Note d'Engels pour l'édition allemande de 1890.)
Karl Grün (1817-1887), publiciste petit-bourgeois
allemand. (N.R.)
[8] Le phalanstère
était le nom des colonies socialistes imaginées par Fourier. Cabet a
donné le nom d'Icarie à son pays utopique, et plus tard à sa colonie
communiste en Amérique. (Note d'Engels pour l'édition anglaise de
1888.)
[9] Home-colonies
(colonies à l'intérieur du pays). Owen appelait de ce nom ses
sociétés communistes modèles. Les phalanstères étaient des palais
sociaux imaginés par Fourier. On donnait le nom d'Icarie au pays
utopique dont Cabet a décrit les institutions communistes. (Note
d'Engels pour l'édition Allemande de 1890).
[10] Le chartisme,
mouvement révolutionnaire de masse des ouvriers anglais dû à la
pénible situation économique et à l'arbitraire politique. Le
mouvement débuta vers 1840 par des meetings et des manifestations
grandioses et se poursuivit, discontinu, jusqu'en 1850 environ.
L'absence d'une direction révolutionnaire conséquente et d'un
programme nettement défini fut la cause essentielle des insuccès du
mouvement chartiste. (N.R.)
[11] Allusion aux
partisans du journal La Réforme (édité à Paris de 1848 à
1851), qui préconisaient l'instauration de la république et la mise
en pratique de réformes sociales et démocratiques. (N.R.)
***
IV -
Position des communistes envers les différents partis d’opposition
D'après ce que nous avons dit au
chapitre II, la position des communistes à l'égard des partis
ouvriers déjà constitués s'explique d'elle-même, et, partant, leur
position à l'égard des chartistes en Angleterre et des réformateurs
agraires dans l'Amérique du Nord.
Ils combattent pour les intérêts
et les buts immédiats de la classe ouvrière; mais dans le mouvement
présent, ils défendent et représentent en même temps l'avenir du
mouvement. En France, les communistes se rallient au Parti
démocrate-socialiste [1] contre la bourgeoisie conservatrice et
radicale, tout en se réservant le droit de critiquer les phrases et
les illusions léguées par la tradition révolutionnaire.
En Suisse, ils appuient les
radicaux, sans méconnaître que ce parti se compose d'éléments
contradictoires, moitié de démocrates socialistes, dans l'acception
française du mot, moitié de bourgeois radicaux.
En Pologne, les communistes
soutiennent le parti qui voit, dans une révolution agraire, la
condition de l'affranchissement national, c'est-à-dire le parti qui
fit, en 1846 [2], l'insurrection de Cracovie.
En Allemagne, le Parti communiste
lutte d'accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que la
bourgeoisie agit révolutionnairement contre la monarchie absolue, la
propriété foncière féodale et la petite bourgeoisie.
Mais, à aucun moment, il ne
néglige d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire et nette
de l'antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le
prolétariat, afin que, l'heure venue, les ouvriers allemands sachent
convertir les conditions politiques et sociales, créées par le
régime bourgeois, en autant d'armes contre la bourgeoisie, afin que,
sitôt détruites les classes réactionnaires de l'Allemagne, la lutte
puisse s'engager contre la bourgeoisie elle-même.
C'est vers l'Allemagne que se
tourne surtout l'attention des communistes, parce que l'Allemagne se
trouve à la veille d'une révolution bourgeoise, parce qu'elle
accomplira cette révolution dans des conditions plus avancées de la
civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus
développé que l'Angleterre et la France au XVI° et au XVIII° siècle,
et que par conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saurait
être que le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne.
En somme, les communistes
appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre
social et politique existant.
Dans tous ces mouvements, ils
mettent en avant la question de la propriété à quelque degré
d'évolution qu'elle ait pu arriver, comme la question fondamentale
du mouvement.
Enfin, les communistes
travaillent à l'union et à l'entente des partis démocratiques de
tous les pays.
Les communistes ne s'abaissent
pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament
ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le
renversement violent de tout l'ordre social passé. Que les classes
dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste ! Les
prolétaires n'y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un
monde à y gagner.
Prolétaires de
tous les pays, unissez-vous !
Notes
[1] Ce parti était
alors représenté au Parlement par Ledru-Rollin, dans la littérature
par Louis Blanc et dans la presse quotidienne par La Réforme. Ils
désignaient par démocratique-socialiste, nom qu'ils inventèrent, la
fraction du parti démocratique ou républicain, qui était plus ou
moins nuancée de socialisme. (Note d'Engels pour l'édition anglaise
de 1888.)
Ce qu'on appelait alors en France le Parti démocrate-socialiste
était représenté en politique par Ledru-Rollin et dans la
littérature par Louis Blanc; il était donc à cent lieues de la
social-démocratie allemande d'aujourd'hui. (Note d'Engels pour
l'édition allemande de 1890.)
[2] En février 1846
eut lieu la préparation d'une insurrection en vue de la libération
nationale de la Pologne. Les démocrates révolutionnaires polonais
furent les principaux protagonistes de cette insurrection. (N.R.)
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